Visite au Centre de détention juvénile à Lima

Categories: Pérou

Maranguita est un centre de réhabilitation juvénile, autrement dit une prison pour mineurs que les volontaires de la Ensenada au Pérou, visitent chaque semaine. Bertille, volontaire dans l’autre Point-Cœur de Barrios Altos, découvre ce lieu :

J’ai pu constater à quel point la prison, que l’on voit parfois comme un asile un peu trop temporaire, est oppressante. Pour y entrer on passe par toutes les fouilles et vérifications nécessaires, puis on avance au rythme de l’ouverture et de la fermeture d’un nombre incalculable de lourdes portes en acier. Les gardiens ont une moyenne de deux mètres pour deux-­cent kilogrammes, ce qui est d’autant plus déstabilisant que le Péruvien moyen est plutôt à 1m60. Puis, on accède à des immenses patios dénudés où cent à cent-­‐cinquante garçons errent désœuvrés pendant des semaines ou des années. Hormis l’enfermement, c’est le vide qui est le plus angoissant : le vide dans le regard des prisonniers, le vide des patios, l’absence d’espoir. Nous visitons le même jour que les mamans et les enfants, ceux qui n’ont pas de visite. La solitude est très forte car aucune amitié ne se développe, et ils sont tellement heureux de voir quelqu’un et parler, qu’en allant discuter avec un garçon tout seul, nous nous retrouvons souvent avec dix ou quinze qui nous foncent dessus. Les discussions sont souvent très simples et, parfois, ils sont plus intéressés par mon genre d’hommes (les libres !), que par ma mission ou l’amour de Dieu. Quelques fois, ils sont pleins d’attentions, me dénichent une orange ou un plaid en me parlant de leur maman ou de leur bébé qui commence à marcher et, quelques fois, ils sont durs, provocants, intrusifs. Il m’arrive de repartir avec le sentiment que c’est vide, que ça ne sert à rien. Néanmoins, plusieurs m’ont dit que ça leur faisait du bien de parler avec moi, « parce qu’avec toi on peut parler de tout avec confiance et tu ne nous regardes pas comme tous les autres. » Effectivement, ils me font confiance et nous parlons aussi beaucoup de leurs histoires. Ce sont des moments privilégiés pour essayer de leur vendre « ma came » : leur transmettre une espérance, leur faire voir la beauté d’une vie avec de l’amour au lieu de ce cycle glauque d’allers-­retours dans cette cage froide. Il y a du travail car ils n’ont pas vraiment de perspectives attrayantes à la sortie, très peu de remords. Le fait d’être enfermés pendant des années ne semble pas les déranger plus que cela et ne suffit pas à motiver un changement de vie. Il n’y a que ceux qui poursuivent l’amour (famille, enfants, épouse) qui veulent changer de vie, car ils mesurent le poids d’une incarcération pour la famille. Epousez un prisonnier, réduisez la criminalité de votre quartier ! Le drame est que la plupart ont été complètement refroidis, habitués, ce qui retire la conscience du mal et l’impression qu’il peut y avoir autre chose. Parler avec Sebastian m’en a fait prendre conscience. Il a seize ans, un air un peu timide et ce regard très péruvien à la fois doux et passif. Il est ici depuis deux ans, en a pour huit. Homicide. Spontanément, il me parle de son travail dans le bâtiment puis il m’explique que, en fait, c’est une couverture de son travail de tueur à gages. Depuis qu’il a douze ans, il tue pour gagner sa vie. Oui, moi aussi à douze ans j’avais encore un cartable, deux tresses et j’étais terrifiée par les interrogations surprises, mais certains sont plus créatifs et débrouillards que d’autres. Il a été repéré et formé, car les enfants sont plus pratiques pour tuer, ils ne prennent que quelques années de prison alors que les adultes en prennent vingt à trente. Il a été entraîné à tuer des dizaines de fois, d’abord sur des animaux, de manière de plus en plus cruelle pour enlever tout sentiment, puis sur des adultes. Le processus a été efficace. Comme il me le dit, il reste de marbre face à la mort et ne voit pas pourquoi il ne recommencerait pas en sortant : ça paie bien ! Là, malgré ma nature plutôt optimiste, je n’ai pas réussi à voir d’espoir. Cependant, comme dit Levinas : « C’est quand l’espoir n’est plus permis que naît l’espérance », c’est du ressort de la grâce mais c’est notre mission de lui faire confiance et d’essayer de lui décongeler le cœur. C’est là que je comprends pourquoi nous y allons et pourquoi il faut y retourner à chaque fois.

Bertille D., volontaire au Pérou

 

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Author: Claire Lefranc