En visite à Mbeubeus, la décharge de Dakar

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La planète Mbeubeus, décharge de Dakar

Ce lieu est visité par les volontaires du Point-Cœur de Dakar depuis des années. Lieu de travail, de rencontres et d’amitié…

La zone de Mbeubeus est comme un continent d’ordures, accidentellement amarré à la région de Dakar. C’est un univers aux mille visages, qui se transforme parfois radicalement d’un jour à l’autre, au gré des dépôts journaliers. Quand les camions arrivent (tout au long de la matinée), c’est une nouvelle dune qui apparaît ici ou là. Et c’est un nouveau point de concentration, où les travailleurs s’agglutinent, escaladant par centaine la colline du jour. Aussi, les départs de feux accidentels noircissent et réduisent telle ou telle colline, ou plaine d’ordures déjà triée par les « ramasseurs ». Le vent et le passage des camions sur les pistes qui parcourent la décharge finissent de colorer le tableau par un nuage de poussière et de cendre. Ce site de plusieurs hectares n’a pas de carte, et on n’y rentre pas vraiment autrement qu’en montant à bord des camions qui la parcourent. Y aller à chaque fois, c’est l’aventure. Cette terra incognita a des allures lunaires, et semble livrée à une totale anarchie. Pourtant chaque travailleur y a un rôle défini, qui rentre dans un système économique de recyclage somme toute plutôt efficace. Mais comme 80% des travailleurs au Sénégal, ce sont à l’écrasante majorité des « travailleurs de l’informel ». Pas de structure, donc pas de taxe, mais pas de protection sociale non plus. Ce n’est pas la clandestinité, mais c’est une forme d’organisation spontanée dont l’Etat ne sait pas trop quoi faire. On y ramasse le métal ici comme on vendrait des lunettes ailleurs…
Point-­Cœur y a des amis dont certains nous connaissent depuis le début. Rencontrés au fil du temps, ils vont du gérant au collecteur de plastique, en passant par des infirmières, syndicalistes ou vendeuses de nourriture. Mais les années passant, il a pu arriver que des amitiés ne soient pas transmises, et qu’une personne « tombe dans l’oubli ». Ainsi parfois, discutant avec de vieux amis, ou d’anciens volontaires, nous avons entendu parler de Laye bu khess (entendez Ablaye à la peau claire). Tous ces « anciens » nous parlaient de ce super ami, qu’aucun de nous quatre ne connaissait.

Fatou Bâ

Un jour que nous partions à Mbeubeus, nous croisons Sophiatou, ancienne volontaire sénégalaise qui sortait d’un entretien d’embauche. En lui proposant pour rire de venir avec nous, elle pourrait nous présenter à Laye bu khess… elle répond du tac au tac : « Ah oui tiens ! Je n’ai rien à faire aujourd’hui ! Mais seulement si vous allez voir Fatou Bâ ! » Nous commençons donc notre quête chez la fameuse Fatou Bâ non loin de la décharge. Amie depuis la fondation (ayant même accouché dans notre maison), l’amitié s’est conservée à tel point que le dernier petit fils porte le nom sénégalais d’un ancien volontaire : Abou Bâ. Elle connait aussi nombre de nos amis, et déjà nous oriente pour trouver le fameux Ablaye. C’est l’occasion aussi de mieux connaître sa famille tentaculaire (ils vivent à trente dans la maison). Nous partons en promettant de revenir pour le déjeuner. Après avoir salué les gérants à l’entrée de la décharge (dont le président du syndicat des travailleurs, qui nous raconta comment étant jeune, il s’était échappé d’une prison mauritanienne située en plein désert, mais c’est une autre histoire), nous grimpons dans un camion pou-­‐ belle pour nous enfoncer jusqu’au cœur de Mbeubeus, là où les ordures sont déversées ce jour-­‐là. Direction notre amie Antoinette, la « Borom ndekki ». Tout le monde connaît cette femme hors du commun dans la décharge. Vendant des petits déjeuners aux travailleurs sous une tente de fortune, elle se place toujours là où les camions déposent les ordures. Elle en a vu des clients violents, voleurs, malhonnêtes en tout genre. Sa poigne et son cuir se sont durcis pour la faire se maintenir à cette place depuis près de quinze ans, tous les jours, sauf un par semaine, le dimanche. Cette grande amie à l’humour complice et épicé, et la joie de vivre à toute épreuve, est au centre de ce territoire en mouvement. Antoinette, c’est ce centre mouvant mais toujours joignable, pour nous vagabonds de Mbeubeus, un phare quand on est perdu dans un mauvais raccourci au milieu de cette mer. Mais Laye bu khess, elle ne l’a pas vu depuis quelques temps. Il semble qu’il travaille moins à l’intérieur ces temps-­ci. Cependant, elle nous conseille d’aller voir à la place Abdou Dieng, on en saurait peut-­être plus là-­bas. Une place Abdou Dieng…?? Rien à voir avec un carrefour nous explique Sophiatou. Les « places » sont les endroits de repos et de stockage des travailleurs. Là où pendant un temps, ils accumulent leur marchandise avant de vendre à la tonne. Mais Abdou Dieng, ça ne lui dit rien… Heureusement, nous croisons alors Babacar, un des neveux de Fatou Bâ au même moment ! Ramasseur de plastique, il travaille depuis deux ans dans la décharge (et ne semble avoir qu’à peine dix-­huit ans…). Il accepte de nous emmener. Nous grimpons à l’arrière d’un camion, se tenant d’une main et laissant la moitié du corps pendre dans le vide. Arrivés dans un groupement de cabanes faisant comme un village, Babacar pointe son doigt vers la droite, et nous dit de sauter en marche en disant au revoir. Nous voilà donc, accostant dans un nouveau coin de la planète, sans carte ni boussole, inutiles de toute façon. Nous marchons vaguement dans cette direction et finissons par rencontrer Abdu. Mais, c’est lui le premier qui nous vit. « Hey Point-Cœur là !! Points-­Cœur ! hahaha !! » La tête qu’on devait faire… Abdou Dieng est en fait un ami de Point-­Cœur, lui aussi perdu entre les couches successives de volontaires ! Nous découvrons alors dans cette autre rencontre providentielle, un ami enthousiaste. Nous parcourons le passé à l’aide de son album photo où se côtoient tant de volontaires dont les noms résonnent comme un long pèlerinage dans les joies de sa jeunesse. Abdu Dieng est un revendeur connu dans la décharge. Il centralise les métaux récoltés par des ramasseurs de base à qui il rachète pour revendre aux Chinois, ces nouveaux rois de la zone qui ont remplacé les Indiens il y a deux ans (au grand dam des revendeurs pour qui les prix ont chuté, du coup). Il est arrivé à Mbeubeus en 1997, il avait onze-­douze ans.

Laye, Charles et Abdou

Depuis lors, nous allons visiter Abdu presque à chaque fois, ramasser/compacter des métaux, boire le thé, palabrer… Ce jour-­là, Abdu nous dit que Laye bu khess ne travaille pas dans ce coin ci, mais plutôt vers Antoinette. On avait dû passer devant lui sans le voir… Il nous dit qu’il ne va pas très bien ces temps-­‐ci, qu’il a recommencé à boire et à se droguer il y a quelques mois… La grande tristesse de Mbeubeus, c’est la facilité avec laquelle n’importe qui, à tout âge, peut se procurer des trucs pour se défoncer. Malgré toute la joie partagée, ce lieu reste à l’image du décor : une décharge, où la santé et la dignité sont bousculées chaque jour. Ce qui donne d’autant plus de sens à notre présence auprès de nos amis. Alors en se quittant pour rentrer déjeuner chez Fatou Bâ (il était déjà 15h30), nous nous promettons de revenir la semaine suivante et d’organiser une rencontre avec Laye bu khess chez Abdu Dieng. Cette rencontre peut être résumée par le visage de Laye. Les traits tirés par le quotidien sans pitié de Mbeubeus, mais les yeux heureux d’avoir ces amis qui reviennent, et avec qui, seul compte d’être soi-­même. Peu de mots, mais une joie sincère. (sur la photo : Laye à gauche, Charles au milieu, et Abdu à droite).

 

Joseph, volontaire à Dakar

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Author: Claire Lefranc