Tant de souffrances, mais un sourire et une foi qui en disent long…

Agnès au Point-Cœur d’Athènes

Agnès est au Point-Cœur d’Athènes, elle y a rencontré F. qui ayant fui tant de souffrances… rencontre enfin une présence consolante.

Il me semble important de vous présenter enfin une amie qui m’est très chère. F. vient du Congo, pays dont on ignore parfois les souffrances immenses ces derniers temps. J’ai rencontré F. à la messe du dimanche, comme un don de l’Esprit Saint. Elle a traversé le plus simplement du monde la masse de gens qui soit sortaient, soit rentraient dans l’Eglise entre les deux messes dominicales pour me demander si je parlais français. Elle n’a pas hésité ou demandé aux autres personnes présentes mais s’est laissé guider par le Saint Esprit. Elle m’explique que cela fait trois semaines qu’elle est à Athènes et qu’elle cherche l’Eglise catholique car elle est seule ici et que les catholiques sont désormais sa seule famille dans cette ville inconnue. Elle semble tellement soulagée de trouver enfin quelqu’un pour parler mais la messe va commencer et je la guide vers ma sœur de communauté qui a un magnificat pour l’aider à suivre la liturgie. Au sortir de la célébration, elle nous explique qu’elle est venue en Grèce avec son fils sur l’île de Lesbos mais qu’elle a dû quitter l’île pour se faire soigner et que son fils est toujours là-­bas. Elle nous demande de pouvoir nous parler plus longuement et nous décidons de l’inviter le lendemain à prendre un café chez nous. Comme elle n’a pas mangé depuis deux jours, nous la dirigeons vers notre ami Yorgos qui s’occupe de l’association Caritas dans notre paroisse et lui donne un sac rempli de denrées alimentaires qui l’aideront jusqu’à ce qu’on lui trouve des aides plus solides. Le lendemain, elle arrive donc chez nous avec un sourire à fendre les cœurs de pierre. Il faut dire qu’elle est de ces personnes qui vous réchauffent de leurs sourires et qu’on ne peut qu’aimer tant leur cœur est pur. On s’installe dans notre salon et je lui propose des petits gâteaux et du chocolat. Je ne sais pas depuis combien de temps elle n’a pu manger de sucreries mais son regard sur notre maigre goûter me fend l’âme. Je n’osais pas prendre moi-­même un cookie pour qu’elle en ait le plus possible. Elle commence alors à nous raconter son histoire le plus simplement du monde, comme si nous étions ses amies de toujours ou des prêtres à qui elle se confessait. J’aurais aimé pouvoir penser que j’étais digne de l’avoir accueillie dans notre paroisse et d’avoir recueilli sa vie et sa croix, mais la vérité c’est que Dieu nous offre les plus belles grâces avec une gratuité et parfois une injustice pure et simple. Il n’empêche que cela m’a été offert et que ma foi en a été agrandie à travers la sienne.
Elle commence par nous expliquer la situation au Congo. Elle nous dit que l’ancien président ne voulait pas laisser le pouvoir et que l’Eglise Catholique du Congo a protesté contre cet usurpateur. Malheureusement, le soir de Noël, pour se venger de cette église rebelle, le président a envoyé son armée dans l’église où elle célébrait la naissance du Seigneur avec son mari, son fils et une de ses filles. L’église était pleine pour la messe de minuit et beaucoup de personnes avaient dû rester dehors devant le bâtiment et c’est ainsi qu’elle fut prévenue de l’arrivée des soldats, par les cris des personnes présentes dehors. Elle s’est alors enfuie avec sa famille et s’est réfugiée dans un bâtiment désaffecté non loin mais les soldats les ont retrouvés. Sa fille et son mari ont été tués devant ses yeux et je me passerais de mots sur ce qui lui a été fait à elle à ce moment. Ils l’ont par la suite envoyée en prison avec son fils dans de terribles conditions. Elle a fini par s’en échapper avec l’aide d’un gardien de prison qui venait du même village qu’elle. A partir de ce moment, il lui fallait fuir le Congo au plus vite avec son fils. Elle n’a pas pu prendre le temps de retourner chercher ses deux filles et a pris le premier avion pour la Turquie. Là-­bas, les réfugiés ne peuvent rester qu’à condition de travailler pour vivre, mais sans connaître ni l’anglais, ni le turc, il est difficile de trouver un boulot. Elle y a rencontré un homme qui lui a expliqué que sa meilleure chance était de rejoindre la Grèce pour ensuite aller en France ou en Belgique. En écoutant son histoire, il a décidé de lui payer le billet pour traverser la mer sur un bateau de fortune. Pour rejoindre son embarcation, elle a traversé une « grande forêt effrayante » jusqu’à une plage secrète. Mais la encore, les problèmes s’en mêlent et la police intercepte le convoi avant même qu’ils ne partent de Turquie. F. et son fils se retrouvent une fois de plus en prison. J’imagine que leurs prisons sont pleines de réfugiés car ils les relâchent après seulement une semaine. Par la grâce de Dieu, elle retrouve l’homme qui l’avait aidée et il accepte, par je ne sais quel miracle, de lui payer un nouveau billet (plus de mille euros pour chaque personne). Cette fois, le bateau gonflable réussi à quitter la terre ferme et la voilà partie pour son nouveau pays d’accueil. Quand ils arrivent enfin sur l’île de Lesbos, quarante cinq personnes sont mortes noyées et les autres sont à bout de forces. Le voyage ne s’arrête cependant pas là pour F. et son fils. Ils sont placés dans un camp installé spécialement sur l’île qui accueille des milliers de migrants arrivant par la mer. Tous les nouveaux arrivants sont examinés par des médecins et c’est ainsi qu’on a découvert une maladie à F. Pour se faire soigner, elle devait aller à Athènes mais sans son fils qui est majeur. Son seul espoir dans cette grande ville est de trouver sa famille spirituelle : l’Eglise catholique. Mais la Grèce étant un pays orthodoxe, elle a eu beaucoup de mal à trouver notre petite église ressemblant plutôt à un gros bâtiment. Elle est cependant maintenant entre les mains de Dieu et son fils a quitté l’île il y a trois mois pour s’installer dans une ville très proche d’Athènes. Ils sont venus fêter le 25 Décembre chez nous avec beaucoup de nos amis. Comme le dit le père Alekos : « Regardez-­la ! Elle n’a rien, elle est toute maigre, mais elle a un cœur plus gros que n’importe lequel d’entre nous et elle sourit toujours ! » Oui, j’aime beaucoup prendre exemple sur F. qui, malgré toutes ses souffrances, arrive chaque matin avec un sourire plus gros que son visage et une foi à faire pâlir les saints. Ces derniers jours, elle a pu avoir des nouvelles de ses filles grâce à la communauté des assomptionnistes basée au Congo. Elles vivent avec leur grand-­mère et bien que l’une d’elle vient de se faire opérer de l’appendicite, elles peuvent désormais recevoir l‘aide spirituelle et matérielle de leur congrégation.

 

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Agnès B. En mission à Athènes

Dernière Ode à la joie de Iakobos

Quand au fond de sa solitude, cet ami retrouve le sourire grâce à la musique mais surtout à la présence du Point-Cœur… Rencontre de Iakobos, ami du Point-Cœur d’Athènes.

Iakobos et Niketta

Dans une précédente lettre, je vous parlais de Niketta, une amie qui venait de décéder et que nous avions accompagné dans ses derniers jours. Son mari Iakobos est resté seul, très seul après sa mort. En l’espace d’une année, il a perdu son fils d’une attaque cardiaque, sa sœur, puis sa femme, l’amour de sa vie. Malheureusement, nous ne pouvions plus lui rendre visite car sa fille préférait ne pas le déranger et pensait qu’il serait trop perturbé à l’idée de nous accueillir. Nous avons bien sûr respecté cette décision non sans un énorme pincement au cœur. Le 31 décembre, il y a une tradition toujours perpétrée ici : les enfants passent de portes en portes pour chanter des chants de Noël. En retour, ils reçoivent quelques friandises ou un peu d’argent. Cherchant de quoi financer un prochain voyage, nous nous sommes aussi lancées cette année : j’ai revêtu les apparats du vieux bonhomme rouge, et avec Maria Thérésa, notre adolescente espiègle et toujours fidèle, nous avons sillonné les rues de notre quartier, son triangle à la main. Après plusieurs heures passées à danser et à chanter, nous sonnons à la porte de Iakobos. Je savais que sa fille, habitant à l’étranger, était de passage à Athènes. Souhaitant la saluer, nous tentons notre chance. C’est son mari qui nous ouvre, mais ne me reconnaît pas du tout. J’enlève mon bonnet et il laisse exploser sa joie : « Descendons tout de suite au 3ème voir Elektra et Iakobos, quelle bonne surprise ! » Elektra nous ouvre à son tour, étonnée et très heureuse, et nous emmène tout de suite devant son père. Alors nous commençons à chanter et à danser. Iakobos, toujours avachi sur sa chaise, semble sortir de sa dépression pour un court moment : il mîme avec ses mains le bâton du chef d’orchestre. Sa fille, derrière lui, ne peut contenir ses larmes : après des mois et des mois de tristesse, un sourire illumine le cœur de cet homme, et c’est pour tous une grande consolation. Il y a quelques jours, nous lui avons rendu visite à nouveau. Je prends avec moi un CD de la 9ème symphonie de Beethoven, connaissant son goût pour le classique. En arrivant, la personne qui prend soin de lui nous accueille et nous introduit à Iakobos. Très vite, nous écoutons ensemble la musique qu’il commentera à quelques reprises. L’une ou l’autre fois, il semble s’endormir mais se reprend après, en nous disant qu’il écoute mieux les yeux fermés. Une heure est passée ainsi, très simplement. Le sentant fatigué, nous nous éclipsons. Mais juste avant, il nous sert la main en nous disant : « Revenez me voir ». Une douce joie me pénètre, et je suis déjà à la recherche d’un compositeur qu’il pourrait apprécier pour la prochaine fois.

 

PS : Au soir de cette visite, Iakobos est retourné auprès du Père et de son épouse…

 

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Anaïs G. En mission à Athènes

La présence de l’autre en face de nous !

Agnès est en mission à Athènes et continue de découvrir auprès des enfants, spécialement Biorgi, que l’amitié peut être une histoire mouvementée, mais qu’elle avance toujours….

Biordi, Martin, Thomas et Annabel au camp d’été en Grèce

Cette année, comme j’ai appris ! J’ai appris du bonheur, du courage, de la foi, de l’amour de nos amis mais aussi dans l’humiliation. Cette année, Dieu a démoli ma fierté à grands coups d’amour. Moi qui pensais savoir aimer et qui avais la certitude de savoir donner, je suis tombée de très haut devant l’amour et le don de soi de nos amis. « On donnera à celui qui a, mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a. » J’ai vu des mères de famille usées par leur quotidien, nous aider dans nos tâches quotidiennes pour alléger le poids de notre mission pourtant bien moins fatigant que leur vie ; d’autres qui ne se nourrissent que de pommes de terre ou de pâtes, nous donner leur meilleur paquet de céréales pour nous offrir leur amour symboliquement ; nos voisins afghans qui ne manquent jamais de nous offrir leur jouet préféré pour nos anniversaires… Et moi qui pensais tout donner simplement en venant ici alors que je suis encore trop pudique pour même juste offrir une chanson à nos visiteurs sous prétexte que je suis timide. Quelle grâce de recevoir cette humiliation ! Mais trêve de parler de moi, parlons de mes maîtres.
Vous souvenez-­vous de Klaudia, ma petite mouche que j’aime tant ? Son frère Biordi est l’un de ces maîtres d’humilité qui me poussent dans mes derniers retranchements et me font découvrir qu’il suffisait simplement d’ouvrir la porte juste derrière moi pour accéder à une paix plus grande. Si Klaudia est une mouche, Biordi est un essaim d’abeilles ! Du haut de ses quinze ans, il court, saute, chante (très faux), crie, retourne notre maison en moins de temps qu’il n’en faut pour dire bazar. Mais ce qui m’agaçait le plus, c’était sa manie d’essayer d’apprendre à jouer du piano qui trône dans notre salon. Cela me rendait folle d’entendre toujours les mêmes mélodies un peu bêtes et très mal jouées à longueur de temps. Si bien que j’appréhendais chacune de ses visites. Un évènement en particulier nous a fâché pour un très long moment. Biordi étant adolescent, a trouvé drôle d’apprendre le mot « merde » en français pour le dire à chaque occasion. Nous n’en avons jamais fait trop grand cas car nous savions que ça lui passerait en grandissant et que plus on y prêterait attention, plus il prendrait plaisir à le dire ostensiblement. Mais durant le camp d’été auquel il participait, je lui ai demandé de m’aider à déplacer des tables et c’est le plus naturellement du monde qu’il m’a répondu « merde ». J’ai alors eu une réaction disproportionnée car il ne connaissait bien entendu pas ce que pouvait signifier exactement ce mot. Cette grosse dispute m’a profondément touchée et m’a montré mes limites. Je pensais venir sauver le monde et me voilà juste en train de blesser un adolescent. Le temps passant, nous nous disions tout juste bonjour en nous croisant et je demandais au Seigneur de m’aider à trouver son pardon. Biordi ayant grandi avec les volontaires du Points-­Cœur (il venait régulièrement passer un week-­end avec les volontaires quand il était plus jeune), son cœur est naturellement empli de compassion. Il était touchant de le voir faire lui aussi des efforts pour nous trouver des passions communes et ainsi nous rapprocher. C’est d’abord la musique qui nous a réunis. J’ai des goûts musicaux éclectiques et il écoute en général des chansons aux textes peut-­être un peu bêtes mais pas vulgaires. Avec un peu de bonne volonté des deux côtés, il m’a fait découvrir ses chanteurs préférés et nous discutions musique avec de plus en plus de passion dans la voix. Il a ensuite découvert que j’ai suivi des cours de judo pendant six ans et il s’est mis en tête de m’apprendre ses propres techniques d’arts martiaux. Je me retrouve ainsi souvent avec quelques hématomes dus à de faux mouvements mais surtout pliée de rire devant ses techniques inventées ridicules. C’est lors d’une de nos séances un peu douteuses de Kung Fu avec des coussins qu’il me demande humble-ment pardon pour cet été. Quelle grâce ! En étais-­je digne ? Vous me direz qu’il m’a pardonné après qu’on se soit tapé dessus mais c’est tout le contraire. Dans les arts martiaux, il faut sans cesse faire attention à ne pas blesser l’autre et le respecter. On ne pouvait plus s’ignorer mais il fallait être pleinement conscient de la présence de l’autre en face de nous. Qui aurait pu imaginer que mes années de judo allaient m’aider à entrer dans le cœur de cet adolescent ? Il m’a même proposé une sortie prochainement. Notre amitié continuera donc de grandir doucement ….

 

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Agnès B. En mission à Athènes

« Ne m’abandonnez pas, je n’ai que vous… »

La mission du Point-Cœur à Athènes est très habitée par les migrants, personnes perdues, seules et en grande souffrance… Florence est une de ces personnes que la Providence a mise sur notre route.

Agnès au Point-Cœur de Grèce

Il y a deux semaines, lors de la messe dominicale, Agnès a rencontré Florence, jeune femme du Congo arrivée récemment à Athènes. C’est Florence qui s’est dirigée directement vers elle, lui demandant si elle parlait français. Il est beau d’entendre Agnès nous confier combien elle s’est sentie être un simple instrument dans les mains de Dieu à cet instant-­là. Tout a été donné, comme si cela était voulu, désiré depuis longtemps dans le cœur d’un Autre. Agnès l’accompagne auprès de notre bon curé, qui lui offre de quoi se nourrir et des vêtements. Le lendemain, elle vient au Point-­Cœur et nous confie son histoire. Une partie de sa famille a été assassinée sous ses yeux, lors de la messe de Noël l’an dernier. Elle a dû confier ses filles à sa mère et a fui le pays pour sauver sa vie. Nous ne savons pas quels drames elle a pu subir lors de son voyage et de son temps en Turquie. Elle semble s’être retrouvée un temps en prison, après une tentative avortée pour rejoindre la Grèce. Puis, c’est la grande traversée, elle sera repêchée par la police et débarquée sur l’île de Lesbos. Florence est très malade et doit venir à Athènes pour se soigner. A son arrivée, elle se met en quête d’une église catholique, mais tous de lui répondre : « Ici, il n’y a que des orthodoxes ! » Trois semaines plus tard, Florence est décidée à se rendre à l’église pour prier Son Seigneur. Elle s’en remet à la Divine Providence, et déambule dans les rues d’Athènes. Elle croise alors un homme à qui elle demande une nouvelle fois l’adresse d’une église catholique. Il l’accompagne jusqu’à Sainte-­Thérèse, notre paroisse, c’est là que nous la rencontrons. Quelques jours plus tard, nous nous rendons chez Florence. Elle habite dans une chambre d’un appartement mis à la disposition d’une famille camerounaise. Elle a le nécessaire pour vivre, pas encore pour se nourrir. Mais ce qu’il lui manque le plus, c’est une activité, une présence. Car elle passe ses journées à tourner en rond, à penser et repenser à sa vie, à sa famille perdue, à ses filles dont elle n’a pas de nouvelles, aux drames qu’elle a vécus, à sa solitude. Nous nous asseyons sur son lit, elle n’a que cela à nous offrir et en souffre. Florence nous prend alors chacune la main, puis elle se met à pleurer en nous disant : « Tu sais, je ne vous ai pas tout dit de mes souffrances. Ça me fait encore trop mal d’en parler. Mais, s’il vous plaît, ne m’abandonnez pas. » A chaque rencontre, ce sont ses mots de conclusion : « Ne m’abandonnez pas, je n’ai que vous. »

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Anaïs G. En mission à Athènes

La force de ces mamans

A Athènes, les amis sont de nationalités très variées et leurs histoires sont pleines de souffrances. Agnès pose un regard sur ces mamans-courage dont la force et l’humilité ne peuvent que bouleverser.

Victorine, Anais et Davidou, Papou, Roki et Patricia

Il y a quelques jours, nous parlions de l’humilité avec Anaïs et la question est venue de ce qui m’aidait à rester humble quand l’orgueil prend le dessus. J’ai alors tout de suite pensé à toutes les mères si braves, si fortes que nous connaissons et qui gardent à tout instant cette présence silencieuse et pourtant indispensable.

J’ai pensé à Marie, la maman de Pierina, à Flora, la maman de Klaudia mais aussi à Maury, la maman de Maria-­Theresa. Maury est une femme qui a immigré du Sri Lanka et qui vit avec son mari Kumar, quand ce dernier ne travaille pas dans une île grecque, et leur fille unique Maria-­Theresa. Je me suis très rapidement prise d’affection pour cette famille d’abord grâce à Maria-­Theresa qui est une jeune adolescente (treize ans) très intelligente, mature d’une certaine façon et surtout bien unique dans sa manière de voir le monde et d’être elle-­même. Mais à longueur des visites, j’ai pu découvrir cette personne très discrète mais finalement omniprésente qu’est Maury. Il est beau de voir qu’avec tous nos amis, une porte s’ouvre à un moment donné. Pour certains, cela se fait tout de suite, dans une confiance et une acceptation complète de l’amitié. Mais pour d’autres, cette intimité s’offre comme le plus précieux des cadeaux et se dévoile comme une fleur fragile mais éternelle. Ainsi en a-­t-­il été avec Maury lorsqu’elle m’a ouvert la porte de sa famille. Pendant longtemps, elle ne m’a parlé que de sa fille et de son mari, me demandant régulièrement d’aider Maria-­Theresa avec son français ou avec quelque problème de mathématique. Puis, un jour, elle m’a raconté son parcours, son pays, ses rêves oubliés et les sacrifices qu’elle ne veut pas voir son enfant faire. Elle se livrait avec une pudeur et un réalisme qui m’a touchée. Elle ne cherchait ni à se rabaisser, ni à se mettre en avant, seulement à se raconter. Voici l’humilité dont j’aimerais m’inspirer tout au long de ma vie : celle de cette femme qui a tout donné pour son époux et son enfant et qui reste dans l’ombre pour offrir quelque chose qui la dépasse au monde et à Dieu : sa fille qui grandit.

Une autre mère qui m’inspire toute l’humilité du monde est Victorine. Elle vient du Cameroun où elle a grandit et où elle s’est mariée plutôt jeune. Malheureusement, son mari est allé travailler dans une ambassade d’Europe et elle est restée vivre chez sa belle-­famille. Le temps passant, il trouvait toujours plus d’excuses pour qu’elle ne le rejoigne pas. Elle a pourtant fini par y parvenir et a découvert après quelque temps que son mari s’était remarié là-­bas. Malgré la peine de la trahison (tous les membres de sa belle-­famille chez qui elle vivait étaient au courant de cette histoire) elle a pris la décision de s’effacer de sa vie sans scandale pour ne pas faire vivre à cette autre femme sa propre douleur. Mais, entre temps, elle a découvert qu’elle était enceinte de cet homme et elle ne pouvait alors pas rentrer affronter ses proches dans cette situation de déshonneur. Elle a décidé d’émigrer et est arrivée en Turquie illégalement à un stade déjà avancé de sa grossesse après avoir tout perdu. Seule et sans repères, avec sa seule foi en Dieu pour l’accompagner dans cette épreuve, elle a donné naissance à un petit garçon né avec un problème cardiaque et une trisomie 21. C’est avec les larmes aux yeux qu’on l’écoute décrire la joie, l’amour, l’espoir et la force infinie que lui offre son premier contact avec son fils. Ce petit être minuscule et malade allait être son plus grand soutien, l’homme qui ne la trahirait jamais. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Elle rencontre un peu plus tard un homme qui l’accepte, elle ainsi que son fils handicapé. Ensemble, ils auront une petite fille très énergique et en excellente santé. Ils ont vécu quelque temps en petite famille heureuse malgré les tourments. Mais Victorine n’a jamais réussi à pleinement s’intégrer dans ce nouveau pays. On lui parlait alors de la Grèce et de voyages clandestins dont elle pourrait profiter. L’ayant déjà fait une fois et y ayant survécu tout en étant enceinte, elle choisit de tenter à nouveau l’aventure. Mais son compagnon ayant un travail en Turquie a décidé de la laisser partir seule avec les enfants. Il lui a payé le trajet ainsi qu’à un inconnu qui s’occuperait d’un des enfants pendant la traversée. Voici notre super maman dans un bateau pneumatique en route pour la Grèce et un futur meilleur pour ses enfants avec un faux-espoir que son compagnon la rejoindra. Apres avoir survécu à la traversée, être passée par des camps de réfugiés, elle vit désormais dans une maison avec une autre maman célibataire grâce à une association prenant en charge les réfugiés. Ses enfants, David et Patricia, ont quatre et six ans et sont plein d’énergie et de joie. Cependant, l’école publique n’accepte plus David car il nécessite une surveillance constante et une école spécialisée coûte beaucoup trop cher. Elle a travaillé quelques mois en tant que femme de ménage pour trois euros de l’heure mais les horaires étaient prolongés chaque jour sans que les heures supplémentaires ne lui soient payées et le tout ne suffisait largement pas à ses besoins. Sa situation nous semble sans espoir mais elle garde une confiance en Dieu et une foi qui nous impressionne beaucoup mais après tout, il est vrai que le Seigneur l’a accompagnée jusqu’à maintenant et elle a ses deux merveilleux enfants auprès d’elle.

 

 

 

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Agnès B. En mission à Athènes

« J’ai franchi le seuil de la porte de Yorgos »

Yorgos et Simon

Comme chaque semaine, les volontaires du Point-Cœur de Grèce vont visiter les personnes qui vivent dans la rue, Yorgos en fait partie. Visite inédite chez un ami !

Chaque lundi (« Il faut des rites », dit le Petit Prince) deux ou trois d’entre nous rendent visite à nos amis qui vivent dans les rues du centre d’Athènes. Cette fois-­là, je suis heureux de me mettre en route avec Roki et Santhosh pour les retrouver, après plusieurs semaines où j’étais pris par d’autres visites. Au moment d’arriver à son « palace », je suis comblé par le sourire inoubliable de Yorgos, et notre joie évidente de nous retrouver tout simplement. Je vous l’avais présenté dans ma dernière lettre, à l’occasion d’un moment guitare grandiose. D’ailleurs, je ne me prive pas désormais d’emporter quasi systématiquement la guitare qui le réjouit tant ! Mais cette fois-­là, un autre magnifique petit pas d’amitié m’a rendu heureux : après de chaleureuses embrassades de retrouvailles, il me proposait pour la première fois de m’asseoir à côté de lui, sur ce qui lui sert de lit. J’hésitais presque devant l’honneur mais je comprenais, à cet instant, que Yorgos m’ouvrait la porte de chez lui, m’y accueillait comme on accueille son ami, simplement. Alors, moi aussi, simplement, je me suis assis, j’ai franchi le seuil de sa porte.

« Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près… » Le Petit Prince, Antoine de Saint Exupéry.

Et nous avons encore passé un doux moment, tous les quatre, autour d’un thé glacé et de la guitare qui chante, au milieu du flot des passants dont l’indifférence assomme habituellement notre ami. Mais la musique et l’amitié soulagent, pour un moment, ce fardeau-­là. Rien n’a plus d’importance, puisque l’on est ensemble. Yorgos nous a encore régalé de ses « pauvres souvenirs de guitariste », qui sont en fait plus qu’honorables et m’inspire l’humilité ! On chante, on rigole, on échange ! Ce qui est un pas de plus dans notre amitié, contrastant avec d’habituels monologues passionnés sur les théories d’Einstein, le pillage international du langage grec, ou l’impensable puissance d’une bombe atomique. Non, cette fois il rêvait qu’on lui chante Supergirl. Mince, on ne connaît pas. Pour fêter son anniversaire la semaine d’après (avec un peu de retard… oups), c’était la surprise : un bon gâteau au chocolat d’Agnès, et Supergirl, timide mais sincère. Il était ravi. Cet homme me touche. L’amitié qu’il m’a offerte encore plus. Cette fois, enfin, je peux vous présenter en photo son beau visage, et vous imaginerez sa belle musique …

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Simon S. Volontaire au Point-Cœur d'Athènes

Musique et amitiés dans les rues d’Athènes

La communauté à Athènes : Anaïs, Roki, Aude (visiteuse), Simon,Agnès Santosh

Simon, du Point-Cœur d’Athènes est un passionné de musique. Sa guitare ouvre des coeurs, des regards, des rencontres des confidences inattendus…

Je dois vous parler de la musique, de la couleur particulière dont elle habille notre communauté, ma famille d’ici. Dès mon arrivée il y a déjà cinq mois, en chantant (bafouillant) pour la première fois les psaumes en grec aux cotés de mes sœurs de communauté aux voix d’anges, je me réjouissais d’être ainsi accueilli par cette douceur familière qu’est pour moi la musique. Je ne soupçonnais pas cependant qu’au fil des mois, elle continue de grandir au milieu de nous, ni qu’elle puisse donner autant de beaux fruits dans notre mission. Oui quel cadeau, la musique ! Nous avons le privilège d’avoir récupéré un piano, et depuis trois mois une guitare est arrivée : généreux cadeau d’un de mes parrains. Ces deux là trônent côte à côte dans notre salon, et nos invités ne peuvent manquer de les remarquer. Alors très souvent, nos amis nous demandent simplement de jouer et de chanter pour eux. Ah, quel bonheur de pouvoir leur faire ce cadeau là. Et aussi humble, aussi petit qu’il soit, force est de constater que ce cadeau les touche souvent, et qu’il les rejoint dans leurs joies ou dans leurs peines comme peu de mots savent le faire. En voilà d’un formidable instrument pour consoler, et parler de cœur à cœur. Depuis que le duo Roki-­Simon maîtrise quelques morceaux qui forment à peine un « répertoire » digne de ce nom, l’idée est naturellement venue de partager nos mélodies hors des murs de la maison. Et nous voilà partis ce jour-­là, la guitare emmitouflée dans des couvertures car il nous manque encore l’étuis, pour aller visiter nos amis qui vivent dans la rue.
Chaque lundi après-­midi, deux ou trois d’entre nous vont retrouver Ali, Yorgos, Andonis, Vaiya et d’autres encore, chez eux… dans les rues du centre d’Athènes. Cette fois-­là donc dans le sac à dos, au coté des sandwichs et du thé chaud, nos partitions, pour la première fois. Et jamais encore je n’avais été si heureux de pouvoir partager la musique, avec eux qui n’entendent plus depuis longtemps que le concert incessant des voitures et des klaxons. Avec Ali, notre ami iranien de la rue Ipokratous, ce fut pour moi une formidable opportunité pour le rencontrer véritablement. On s’assoie ensemble sur ce bout de trottoir autour d’un thé chaud qui fait du bien au creux de l’hiver (même grec). Il accepte qu’on joue pour lui quelques « classiques », et en redemande. Puis, la musique ayant sûrement ouvert une porte, il nous laisse entrer pour la première fois dans l’intimité de son histoire. Dans un anglais-­grec rudimentaire, il me raconte le drame qui a changé sa vie : « Sadam, Boum, Maison… Moi, Ecole. » Car ce jour-­là, il était à l’école, lorsqu’une bombe est tombée sur sa maison, ses parents et ses frères. Il a ensuite atterri à l’hôpital où étaient recueillis les orphelins comme lui. Le reste de son parcours jusqu’aux rues d’Athènes, on ne le connait pas. Un autre jour, dans une autre rue piétonne d’Athènes, il nous a été donné une nouvelle perle d’amitié grâce à la musique, vrai instrument de rencontre.
Yorgos vit à l’abris de la vitrine d’un magasin abandonné qui porte toujours son enseigne : « Palace »… sombre ironie. Son visage, pourtant marqué par des années de vie dans la rue, est magnifique. Depuis quelques temps déjà, je voulais vous présenter cet ami de longue date, que nous visitons depuis plusieurs années, toujours dans ce même endroit, en lui apportant du thé, des sandwichs qu’il accepte toujours avec joie, et notre oreille attentive. Car Yorgos a beaucoup de choses à dire. Lors de mes premières rencontres, il s’agissait surtout de l’écouter louer le génie scientifique d’Einstein (sa photo et une icône de Jésus sont scotchés au dessus de ce qui lui sert de lit) et l’antique civilisation grecque qu’il connait si bien, ou bien désespérer de l’indifférence du flot de passants qui ne lui accorde ni un regard, « ni même vingt centimes. » Assis en tailleur devant lui, nous nous mettons à l’école de Yorgos. Et de ce flot de paroles un peu mélancoliques et parfois embrumées par sa fatigue ou la drogue, émerge pourtant souvent des vérités qui me touchent, de sincères leçons de vie qu’il m’offre en me fixant droit dans les yeux. Depuis quelque temps, nos visites changent un peu de couleur, l’amitié prend un tournant. Les retrouvailles sont affectueuses, il se préoccupe de chacun de nous, nous confie ça et là son histoire de vie mouvementée, et interrompt volontiers son monologue pour un véritable échange. Quand nous sommes arrivés cette fois-­là avec la guitare, il était d’abord si heureux de cette promesse tenue. Nous avons joué, chanté pour lui, et c’était doux d’être simplement ensemble sans devoir remplir nos retrouvailles de trop de mots. Il fermait les yeux… ah ce qu’on était heureux de pouvoir vivre ça avec lui. Et après qu’il nous ait remercié, je lui tends la guitare et l’installe pour lui entre ses mains, pour voir… Il pose timidement ses doigts sur le manche, et nous offre un parfait « riff » de guitare digne d’une vrai rock-­star ! Incroyable ! On n’en revient pas ! Tout humble, il dépoussière pour nous ses souvenirs du groupe dans lequel il jouait dans une autre vie, et nous dit avec son air mélancolique : « Il faudrait que je les rappelle. » Lorsqu’il me rend la guitare, je suis un peu assommé par la grandeur et la beauté de cet homme, qui vit pourtant dans l’indifférence et la misère. Lorsqu’il faut finalement remballer la guitare et nous dire au revoir, il nous remercie encore trop pour ce moment partagé, alors que c’est à nous de le remercier d’être notre ami.

 

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Simon S. Volontaire en mission à Athènes

Et après le retour de mission ?

Voici qu’Adélaïde est rentrée après sa mission en Grèce. Elle nous livre ses pensées et ses mercis pour tous ceux rencontrés.

Les voisins afghans sur leur balcon à Athènes

J’attendais de prendre du recul pour vous écrire ma dernière lettre. Mais je crois qu’au fond, je ne suis pas prête à le prendre et je n’en ai pas vraiment envie. Je veux garder tout ça à vif, au chaud, le chérir encore et continuer de regarder toute cette beauté. Alors de quoi vous parler dans ma dernière lettre ? De tout c’est impossible. Je crois qu’une fois encore, je vais écrire sans trop réfléchir mais avec toute ma sincérité. Chaque jour depuis mon départ, il me vient des souvenirs différents, des sons, des odeurs, des regards qui m’habitent et me portent.
Il y a quelques jours, c’était les chants congolais si joyeux et leurs voix habitées, le doux regard de Papou, les derniers moments passés avec Thege et son message d’adieu. Il y a deux jours, je revoyais nos petits voisins afghans sautillant, inépuisables, sur leur balcon en face de notre chambre, attendant qu’on leur envoie des chocolats, (et je croisais les doigts pour ne pas casser leurs vitres bien trop fines).
Hier, j’écoutais des chants syriens, nostalgiques, faisant resurgir des parfums d’épices, une pudeur si gracieuse, des danses envoûtantes, une générosité débordante et des enfants d’une force superbement épuisante.
Aujourd’hui, c’est à ma communauté que je pense, et à tout l’amour qu’ils m’ont donné durant toute ma mission. À l’universalité de ce qui nous a unit tout le long et nous a permis d’aller au-­delà de tous les petits agacements du quotidien. J’ai pu chercher à travers eux toute la force dont j’avais besoin quand c’était difficile et y puiser encore plus de joies que toute celles que je recevais déjà. Pour mon départ, ils ont organisé un concert avec tous nos amis. Certains ont chanté, dansé, d’autres ont joué, pris la parole spontanément. Avec une simplicité sacrée. Et toutes ces nationalités…. Dans cette salle nous étions : Grecs, Congolais, Nigériens, Tchèques, Italiens, Syriens, Colombiens, Albanais, Sri Lankais, Indiens, Ukrainiens, Polonais, Tunisiens et j’en passe… Et puis tous les absents. Le dernier soir, je l’ai passé en famille. Nous sommes allés une dernière fois sur le toit (je voyais bien qu’ils avaient froids, mais tous ont fait l’effort d’y aller parce qu’ils savaient que j’adorais cet endroit). Je revois Simon, son sourire lumineux et son enthousiasme pour tout ; Roki, sa voix d’ange et ses maladresses adorables ; Anaïs, sa force réconfortante et sa folie d’enfant ; Santhosh, son rire explosif et sa simplicité.
Athènes est la ville idéale pour une telle mission. Elle apprend à chercher le beau en toute chose. Si on la survole, elle peut sembler bordélique, peu esthétique et peu rassurante. Mais lorsqu’on ouvre les yeux ou plutôt son cœur, elle vous offre tout ce qu’elle a de plus beau : la noblesse de l’Acropole contrastant audacieusement avec les graffitis aux couleurs explosives et provocantes des anarchistes. Les quelques dernières bâtisses superbes qui résistent enfouies au milieu des immeubles fades et délabrés. Les ruines perdues dans les rues commerçantes qui laissent, lorsque l’on regarde bien, des petites traces de vie. Les rails de train au milieu de la ville, recouverts sauvagement d’herbes : la nature qui reprend toujours le dessus. Les églises hors du temps, partout, repères. Les airs de bouzouki qui se transportent dans les airs. Les radios des kiosques au son saturé qui crachent tant bien que mal des chants et prières orthodoxes. Les marchés, les chats, les couleurs… Et puis les gens. Tous ces pays qui se croisent et malgré tout, tous ces sourires. Lorsque je suis arrivée à Athènes, Anaïs m’attendait à l’aéroport. Je me souviens très bien de ce moment. Avec un grand sourire, elle m’a demandé si j’avais bien pris des lunettes de soleil : « Tu verras, la lumière en Grèce est particulièrement forte. » Comme pour tant d’autres fois, elle avait bien raison.

 

 

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Adélaïde L. Volontaire en mission à Athènes

Comme un petit garçon…

Arrivé depuis peu à Athènes, Simon se découvre comme un petit garçon devant le concrète de cette nouvelle réalité, de cette mission et de ces premiers pas en communauté…

Anaïs, Adélaïde, Mr James, Simon

Cela fait maintenant un peu plus de trois semaines que j’ai atterri à Athènes sous une pluie battante (douce ironie météorologique), mais avec le sourire aux lèvres bien-­sûr ! Car c’était un réel bonheur d’entrer enfin dans cette ville et dans ma mission. Tout devenait concret. Dans ce bus qui m’emmenait vers le Point-­Cœur, par exemple, alors que je voyais défiler partout cette langue grecque que je ne déchiffrais pas encore, je souriais toujours en me disant : « Ah oui, là c’est très concret ! » Bien chargé, je suis finalement arrivé au Point-Cœur, ou plutôt à la « Maison du Cœur » (Spiti tis Kardias). Ce soir-­là et les jours qui ont suivi, j’étais accueilli non pas comme un nouveau volontaire, mais comme un frère. Un frère de communauté, nouveau membre de cette petite famille du Point-­Cœur d’Athènes. Vraiment, je me sentais plus accueilli pour ce que je suis que pour ce que je venais faire ici. Les premiers jours étaient l’occasion de m’installer dans la maison, et de me laisser guider dans les rues pour découvrir Athènes en même temps que ceux qui m’y accueillaient. Ces frères et sœurs de communauté, j’ai déjà très envie de vous les présenter car ils sont mes amis, mes premiers amis d’ici, et c’est précisément ce solide lieu de vie fraternelle qui nous permet de nous ouvrir à notre mission, à nos autres amis ! Nous sommes cinq volontaires à vivre dans cet appartement du quartier Kypseli. Il y a Adélaïde et Anaïs, deux Françaises, Roki, Ukrainienne, Santhosh, Indien, et moi, petit nouveau. Il m’a fallu quelques heures seulement pour découvrir que c’est une communauté très heureuse, très joyeuse, et ça me plaît, bien-­sûr ! On rit beaucoup ici, on chante beaucoup aussi (et bien !) C’est une chance pour moi, et je me sens très vite à l’aise au milieu de mes frères et sœurs de communauté, dans l’atmosphère qui règne déjà ici. Petit à petit, j’ai le bonheur de construire une amitié fraternelle avec chacun d’entre eux. Il y a, en réalité, un Autre habitant de cette maison, comme le sixième membre de cette petite famille. Jésus est bien là, présent dans la chapelle, au cœur de la maison. Il vit avec nous lorsque nous n’oublions pas de lui faire une place, et vient toujours avec nous visiter nos amis. Il se fait souvent tout petit, alors il faut bien tendre l’oreille pour entendre ce qu’il a à nous dire. On passe du temps avec lui, chaque jour, dans la chapelle. Tout petit, tout grand, tout mystérieux qu’il est, on fait l’expérience qu’il se laisse volontiers découvrir à ceux qui veulent le connaître !

Durant ces trois premières semaines, j’ai commencé par rajeunir de quinze ans ! Au milieu de cette nouvelle ville, baigné dans cette nouvelle langue, je suis comme un petit garçon qui tient par la main sa maman. Mais là, ce sont mes frères et sœurs de communauté qui me guident et m’introduisent à la vie qu’ils partagent déjà ici. Ils me présentent à chacun de nos amis, traduisent pour moi les conversations, me guident pour apprivoiser notre rythme de vie, dirigent mes pas dans les rues d’Athènes, m’apprennent le grec avec patience, m’aident aussi à cuisiner lorsque c’est mon tour ! Oui, à la maison, nous parlons surtout en anglais, ponctuellement en français ou espagnol, mais souvent en grec ! Au moins deux jours par semaine (et plus en réalité), la langue officielle de la maison, c’est le grec. Pour l’instant ce sont effectivement les jours où l’on m’entend moins parler, mais cette immersion permanente dans cette belle langue est très efficace et petit à petit, « siga, siga » comme disent sans cesse les Grecs, je m’en imprègne. Peu après mon arrivée, nous avons découvert que l’école de notre quartier accueille le soir des cours de grec ouverts à tous et de différents niveaux ! Parfait pour nous, et à deux pas d’ici ! Je dois donc dire que, pour l’instant, cet apprentissage du grec est plus agréable qu’handicapant, et puis nous avons la chance d’avoir certains amis anglophones ou même francophones. Toujours comme un petit garçon, j’apprends ici à apprivoiser les bonheurs des petites choses. La simplicité de ma vie de volontaire est saisissante, et un peu déstabilisante parfois, mais me semble au fond très juste, très à-­propos. Par exemple, le soir je m’étonne parfois du « peu » que j’ai accompli aujourd’hui : nous avons simplement visité tel ami l’après-­midi, simplement croisé le regard de tel autre dans la rue, simplement vécu en communauté, et voilà ! Pourtant, je m’étonne au même moment de ressentir que cette journée était belle de cette simplicité, qu’elle soit chargée ou non, qu’elle était aussi utile ou réussie que la précédente, que ce sourire échangé était infiniment utile. D’autres jours, c’est vrai aussi, il m’est donné de vivre quelque chose d’extraordinaire, et ce jour sera très précieux aussi. Ainsi, je rencontre, petit à petit, la posture juste de notre Présence ici, qu’il est parfois difficile à comprendre ou adopter, et d’autres fois parfaitement évidente et naturelle. Ce qui est certain, c’est que chacune des journées est « intense », je suis bien fatigué en me couchant ! Et cette vie simple est rythmée par la prière. Encore autre chose qui devient concret depuis mon arrivée, c’est que notre vie de foi, cet Autre, est vraiment la source à laquelle on vient puiser pour vivre la mission. Alors, on vient à la source plusieurs fois par jour : nous chantons ensemble les psaumes dans notre chapelle le matin et le soir, et participons à la messe, le plus souvent dans notre chère paroisse Agia Teresia (Ste Thérese).

 

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SImon S. Volontaire au Point-Cœur d'Athènes

Les grands yeux de Christos

Christos et Adélaïde, au début de sa mission à Athènes

Après des mois sans se voir dans les rues d’Athènes, Adélaïde rencontre Christos, ce sans-abri aux grands yeux. Mémoire de la rencontre, souvenir de « quelqu’un qui m’aime »…

Au début de ma mission, je vous avais parlé de Christos, un sans-­abri d’une grande générosité, qui avait la fâcheuse habitude de traverser la route comme un fou malgré toutes mes supplications. Vous vous rappelez ? A l’époque où je vous ai écrit, il avait quitté son coin de rue et je pensais ne plus le revoir. Mais, quelques semaines après, il est revenu, bien plus maigre et bien plus perdu : la drogue a dévoré Christos qui, aujourd’hui, ne me reconnaît plus, ou plutôt ne me regarde plus, les yeux perdus, vides. Il erre dans les rues d’Athènes, et ne demande que deux choses : cigarettes et argent. Que faire ? Je peux être en colère contre la police grecque, hurler contre les dealers, contre le système, l’injustice et tous ces grands mots, mais après ? Alors quand je le croise et que j’en ai la force, je lui dis bonjour, avec un « on ne sait jamais » dans un coin de mon esprit. Et puis l’autre jour, je me suis perdue. Pour ceux qui me connaissent bien, avec un peu de fatigue, je peux me perdre dans ma propre chambre. Alors à Athènes… Musique dans les oreilles pendant mon jour de repos, je visite, tête levée, je marche encore et encore et puis, soudain, je réalise qu’il est plus de minuit et me retrouve à devoir rentrer à pied. La grande rue de Panepistimiou est vide. Presque. Je reconnais au loin le déambulateur de Christos et ses jambes trop minces, à présent, pour le soutenir correctement. J’ai alors une première réaction (et pas la plus belle), j’envisage de prendre l’autre trottoir, fatiguée de le voir ainsi, décharné, vide. Et puis, un dernier élan (de quoi ?) me prend : « Bon, j’essaie encore une fois. » Je passe à côté de lui et lance un timide : « Bonsoir ». Christos se retourne, me regarde, et alors je retrouve ces grands yeux. C’est bien moi qu’il regarde. Il me prend les mains et m’embrasse comme si on s’était perdu de vue depuis dix ans. Il me parle de ses projets de nouvelle vie, de son désir de tout recommencer à zéro, de trouver du travail et j’ai un pincement au cœur en écoutant ce que nous savons tous les deux irréalisable. On se retrouve dans cette rue rien que pour nous, à fouiller les poubelles, à parler de tout et de rien. Cette situation improbable me fait sourire et je me demande si au fond il m’a bien reconnu ou si c’est encore un effet de je ne sais quel produit. Mais la discussion retombe et Christos me regarde du coin de l’œil. Il me dit très posément : « Tu sais, maintenant je fais attention quand je traverse. Je regarde à droite et à gauche et j’attends le feu. » Je m’arrête de marcher. Il ajoute : « Parce que je me souviens que quelqu’un qui m’aime m’a dit de faire attention à moi. » Christos, mon Christos, le cerveau détruit par la drogue, se souvient de mes tentatives maladroites de le protéger. Malgré tout ce qui a été dévoré, le geste d’amour est encore là. On s’est échangé nos numéros, pour rien probablement. Je suis repartie, la rue vide mais le cœur débordant d’amour et de gratitude, avec la certitude que je ne pouvais décidément être sûre de rien.

 

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Adélaïde L. Volontaire au Point-Cœur d'Athènes