La gratuité et la joie des enfants : une fraîcheur bienfaisante

Les Servantes de la Présence de Dieu, en mission au El Salvador, participent à la catéchèse de la paroisse de leur village. Certains enfants aiment ainsi tellement venir au catéchisme que certains ne veulent plus arrêter et d’autres réclament une retraite ! C’est ainsi que Sœur Agnès a organisé une petite retraite pour l’un de ces groupes :

Parmi les différents groupes d’enfants du catéchisme dont nous nous occupons sur notre Canton, nous avons inventé ce que nous appelons un groupe de « persévérance ». Il s’agit des enfants qui n’ont pas encore intégré le cycle de préparation à la Confirmation, parce qu’ils sont trop jeunes, mais qui désirent continuer à venir chez nous le samedi. L’an dernier, un tout petit groupe de quatre jeunes filles de 11 ans m’a été confié. S’y est rajoutée la grande sœur de l’une d’elles, Saraï, qui ayant déjà fait sa confirmation, ne pouvait se résoudre à nous quitter. Je l’ai donc nommée Assistante et je me suis retrouvée en charge de ce sympathique petit club des cinq que nous avons baptisé « groupe Bienheureuse Laura Vicuña ».

Puisqu’il n’existe pas de programme particulier pour notre groupe, nous avons passé une année à réfléchir très simplement sur notre vie chrétienne, à l’aide de l’exemple de notre petite Bienheureuse chilienne, et puis surtout avec l’aide du Saint-Esprit qui vient au secours des pauvres catéchistes inexpérimentés.

Un samedi, durant la saison des pluies, à la fin de notre rencontre hebdomadaire, je me retrouvais avec Angie, sous le toit abri à l’entrée du chemin qui mène à la maison. Nous étions prisonnières d’une averse torrentielle et tout en attendant que son père vienne la chercher, nous discutions. J’essayais de savoir pourquoi elle avait manqué les rendez-vous, deux samedi de suite, pourquoi elle paraissait triste. Quelques phrases, entrecoupées de longs silences et nous regardions tomber la pluie. Puis, juste avant que son père n’arrive, Angie me demande soudain, sans préparation : « Madre, pourquoi est-ce qu’on ne ferait pas un week-end de retraite chez vous, avec le groupe ? On pourrait dormir dans l’hôtellerie ? Vous croyez que s’est possible ? ». L’idée me parut excellente et me toucha profondément.

Lorsque je fis part aux autres de l’idée d’Angie, ce fut l’enthousiasme général et c’est ainsi qu’après trois mois d’attente, nous nous sommes retrouvées pour clôturer la fin de l’année de notre groupe avec cette petite retraite. Les conditions étaient simples : les filles voulaient faire une pizza et moi je me chargeais du reste !

L’inspiration me vint grâce à la neuvaine de l’Immaculée Conception composée cette année 2017 par le Cardinal Sarah. Il s’y reflétait si bien la vie de la petite Laura Vicuña offrant sa vie pour sauver sa propre mère. Peu après je reçu cinq magnifiques rosaires et Sœur Bénédicte accepta de nous accompagner avec sa belle voix et sa présence pendant la retraite. Sœur Anne pris en charge l’atelier pizza, ce qui n’était pas une mince affaire. Le plus difficile fut d’obtenir l’autorisation du papa de Martita ; sa fille en effet, n’avait jamais passé de nuit hors de chez eux, et c’est avec l’aide des autres mamans que nous avons réussi à le convaincre. J’ai organisé un petit programme, avec des horaires : temps de prière, une promenade dans la finca, des tours pour les services, divers petits enseignements autour de la neuvaine.

Sr Agnès et ses retraitantes

La retraite se passa à merveille, les filles ne se lassaient pas d’admirer leur rosaire, ce qui me permis de leur donner deux enseignements sur la prière, et l’amour de la Vierge Marie. Je fus presque étonnée de voir combien toutes les propositions les ont enchantées. Promenade, vaisselle, cuisine, mettre la table, tout était vécu dans le sérieux et l’enthousiasme, je n’arrivais pas à le croire. Le samedi soir une mémorable partie de UNO nous fit pleurer de rire sœur Bénédicte et moi tant les filles mettaient toute leur énergie et se battaient presque pour gagner. Puis le dimanche matin, le jeune diacre de la paroisse nous accorda quelques minutes avant la messe pour bénir les chapelets des filles et leur dire quelques mots sur la prière.

Cette expérience si belle et inattendue pour moi me rappela que les enfants, les petits sont nos maîtres souvent, ils savent introduire la gratuité et la joie dans notre temps organisé, une fraîcheur bienfaisante dans notre vie !

La partie de UNO

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Sr Agnès Servante de la Présence de Dieu

La libération de Don Efraïm

Ami du Point-Cœur du El Salvador, Don Efraïm a passé deux ans en prison. Solène raconte cette amitié et sa sortie de prison.

Visite en prison. De gauche à droite : Don Efraïm, Pierre, Solène et Doña Alma

Nous sommes très proches d’une famille, qui a traversé une immense épreuve. Don Efraïm, mari et père de deux enfants, a été emprisonné plus de deux ans, alors qu’il était innocent. J’ai pu aller le visiter quelques dimanches avec sa famille. La première fois que je l’ai vu, il m’a accueilli comme un père. J’étais touchée par sa bonté et sa tendresse. On a partagé un long repas avec quelques-uns de ses amis de prison et sa famille. C’était fort. Nous avons aussi accompagné Doña Alma, son épouse, lors des dernières audiences (et jusqu’à l’audience finale), faisant acte de son innocence. Je n’oublierai jamais ce câlin plein de gratitude et d’émotion échangé entre l’avocate et Don Efraïm, à la fin de l’audience finale. Quel chemin ils ont parcouru ensemble ! Combien elle s’est battue pour lui jusqu’au bout ! Ça doit être une belle sensation de rentrer du travail avec la conscience heureuse que la justice ait été accomplie. Le lendemain matin, nous sommes allés le chercher à la prison, bien qu’il ne soit sorti qu’en fin d’après-­midi. Mais ça, on l’ignorait, puisque chaque heure, les gardiens nous disaient qu’il sortirait dans l’heure même. Malgré l’apparente inutilité de ma présence, j’avais la conviction que j’étais là où je devais être, rentrant un peu plus dans la vie de mes amis, faisant mien ce qui les anime, prenant part à l’intimité des retrouvailles familiales. C’est quelque chose que je comprends de plus en plus : aimer, c’est montrer à l’autre, par ma simple présence, que sa vie est importante à mes yeux, que sa vie a de la valeur, que ce qui m’importe, c’est lui, ni plus ni moins. « Avant de faire pour, nous voudrions être avec », écrit Jean Vanier. On ne dirait pas comme ça, mais je me rends compte que c’est tellement plus exigeant d’être avec que de faire pour. De l’autre côté de la prison, lors de ses premiers pas de liberté, Don Efraïm a eu un très beau geste. Après nous avoir embrassés, il s’est s’agenouillé sur le béton pour rendre grâce à Dieu. Puis, de retour chez lui, il s’est mis à genoux, face contre terre, pour embrasser le sol de son foyer. « Home, sweet home! » : cette chanson devait résonner dans sa tête tout autrement…
Le 15 Septembre, jour du mariage de mes amis Lauranne et Guilhem, jour de la fête nationale du Honduras et, également, jour de la fête de Points-­Cœur (Notre-­Dame-de-la-Compassion), nous avons célébré chez nous une messe d’action de grâce pour la sortie de prison de notre ami. L’homélie m’a marquée. En voici quelques mots : « Y a t-­il une personne ici qui n’ait jamais connu de croix ? Nous avons tous nos croix, que ce soit la maladie, le deuil, la dette ou la séparation. Et la question n’est pas de savoir si l’on va ou non porter la croix. Car la croix est là, de toute manière. On ne peut ni la fuir ni la nier. La question est de savoir si l’on va porter la croix avec ou sans Dieu. Dieu ne permet jamais un mal duquel ne puisse sortir un bien plus grand. Alors, aide-­moi Seigneur, à ne pas te demander d’éloigner la croix de moi mais à te demander de l’embrasser. Là où tout le monde veut fuir, donne-­moi la force de rester debout près de la croix, à l’école de Marie, qui a connu la douleur immense de voir son Fils mourir sur la croix. Au pied de la croix, elle a uni sa douleur au cœur du Christ. » Après cette messe grave et joyeuse, nous étions une trentaine d’amis du quartier à partir en pèlerinage jusqu’au lieu d’apparition de la Vierge de Suyapa, patronne nationale du Honduras. Le prêtre qui l’a accompagné toutes ces années nous a fait part des merveilles que Dieu a fait dans le cœur de son ami : « Si tu me permets Don Efraïm, quand je t’ai connu, t’étais loin d’être un pilier d’Église ! La prison t’a transformé. Tu as appris à aimer ta femme, à aimer tes enfants. Et tu y as fait une rencontre avec Dieu ». Quelle conversion! Je suis aussi émerveillée par la fidélité à toute épreuve de Doña Alma, qui l’a visité pendant deux ans, chaque dimanche, affrontant la queue de plusieurs heures avec un grand sourire et de beaux gestes d’attention et de consolation envers ses voisines de file. Doña Alma a si bien incarné cette parole durant ces deux dernières années : « Les seuls regards d’amour sont ceux qui nous espèrent. » Arrivés sur le lieu d’apparition, Don Efraïm nous a donné un beau témoignage. Il a ranimé l’Eglise et l’es-­‐ prit fraternel de la prison, en organisant des célébrations eucharistiques, des chapelets, des partages de la Bible et en créant un espace café-­‐solidaire et une bibliothèque. Il était très aimé et très entouré. Le témoignage de Don Efraïm me fait comprendre que la vraie liberté est intérieure. Qu’il est triste de limiter la liberté à pouvoir se déplacer là où on veut, quand on veut, sans limites. Tout semble me faire dire que Don Efraïm a été un homme libre lorsqu’il était en captivité. Je suis de plus en plus frappée par ce contraste entre les gens du dehors, parfois enchaînés par les vices, asservis par la drogue, l’alcool ou la mara, et les gens du dedans, qui sont en détention, que je visite, qui souffrent, mais qui semblent parfois remplis d’une grande liberté intérieure. Un prêtre nous racontait qu’un jour, alors qu’il visitait des femmes en prison, il leur demanda : « Qu’est-­‐ce que le bonheur pour vous? » Tania répondit : « Le bonheur c’est être libre. C’est sortir de cette prison d’enfer. » Quelques mois après sa libération, Tania a été tuée par la mara. Elle n’aura pas connu longtemps la « liberté »… Nous pouvons prier pour tous ces prisonniers, et plus particulièrement pour ceux qui se sentent oubliés, délaissés, marginalisés, parfois même identifiés à leur peine. Et unis à la joie de la famille de Don Efraïm, je voudrais vous confier sa réadaptation à la vie familiale et sa recherche de travail.

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Solène dF. En mission au El Salvador

Maria, l’amour-persévérance

Au Salvador, ce sont souvent les femmes qui par leur persévérance et le sacrifice de leur vie font vivre leur famille. Maria, une amie du Point-Cœur et des sœurs du Salvador, est de celles-ci. 

« Il nous reste peut-être quelque arbre, sur le versant, que tous les jours nous puissions revoir ; il nous reste le chemin d’hier et la fidélité d’une habitude, enfant gâtée qui se plut chez nous, y demeura et ne partit plus. »
(Rainer Maria Rilke)

En lisant ces lignes de la première élégie de Rilke, j’ai pensé à notre amie Maria, cette jeune femme d’une trentaine d’années, qui vit dans le quartier du Point-Cœur. Elle est pour moi un véritable témoin vivant de cette persévérance. Elle a grandi dans le quartier, reconnu comme « difficile » par les autorités, vivant au milieu des gangs et survivant au-delà des tourmentes et des angoisses.

Elle vit avec sa mère et son neveu, Pedro, qui a onze ans et qu’elle élève comme son propre fils. Elle a réussi avec beaucoup de persévérance à étudier et travaille actuellement dans une association espagnole comme éducatrice spécialisée en prévention dans des quartiers plus en difficultés. Elle est aussi la responsable de notre fraternité Maximilien Kolbe qui réunit plusieurs familles et amis désireux de vivre le charisme de compassion au sein de leur réalité professionnelle et familiale. Elle est d’un caractère enthousiaste et joyeux.

Il y a quelques mois, elle nous faisait part de sa préoccupation pour Pedro, son neveu. Au sein du collège il souffrait de calomnies et de moqueries et ses notes avaient baissé. De plus, lorsqu’il rentrait chez lui le soir, la grand-mère seule et malade, le recevait et perdait patience. Elle le mettait alors dehors, livré à lui-même au milieu des gangs. Après avoir échangé avec Maria, nous avons pu évoquer l’idée de le changer de structure scolaire afin qu’il soit dans un climat d’études plus serein et qu’il puisse avoir des temps d’études incorporés qui permettraient à sa tante de le récupérer le soir à la sortie de son travail.

Après avoir trouvé une structure adéquate, nous avons sollicité une de nos amies pour la prise en charge d’une partie de la scolarité. C’est une aide précieuse pour Maria qui doit assumer ces nouveaux frais qui grèveront son budget (80 dollars par mois). C’est elle en effet qui subvient aux besoins de la famille et payent les factures et charges courantes. (Pour vous donner une meilleure idée, au El Salvador, le salaire minimum est de 300 dollars pour un niveau de vie équivalent à une vie européenne). Plusieurs fois je l’ai vu se priver de manger pour pouvoir nourrir sa mère et son neveu. Avec beaucoup de dignité et de courage, chaque jour, elle trouve la force de persévérer, grâce à sa foi et son amour pour sa famille. Des femmes comme Maria, il y en a beaucoup au El Salvador. Elles sont vraiment des témoins vivants de ce jour après jour, de ce don au quotidien, dans la discrétion et le travail, le sacrifice et la dignité enracinés dans une foi profonde.

Au fil des années en terre salvadorienne, je redécouvre le sens du mot « persévérer », il devient mien chaque jour un peu plus au contact de Maria et de tant d’autres. Si la définition du dictionnaire : « Persister, demeurer ferme et constant » exprime parfaitement ce que cela signifie, je crois pouvoir dire que, quotidiennement je vois des exemples très concrets à l’image de Maria de cette persévérance qui m’édifient.

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Sr Anne Servante de la présence de Dieu

Ces mères qui pleurent leur fils…

Sr Josette est en mission au Salvador dans le petit village de San Pedro Perulapan, bien éprouvé par la violence des « marras ».

Sr Josette et le groupe de jeunes de San Pedro Perulapan, El Salvador, 2016

Sr Josette et le groupe de jeunes de San Pedro Perulapan

Quinze jours avant la semaine sainte, un évènement très douloureux a frappé notre village : deux de ses jeunes : Pablito (18 ans) et Ricardo (21 ans), ont été tués par les Marras, ces bandes locales qui sont une vraie plaie pour notre cher pays salvadorien, une grande souffrance pour ses mamans. Pablito est notre voisin, et venait au catéchisme chez nous quand il était petit, sa soeur a fêté ses 15 ans (grande fête au Salvador) le même jour que les 15 ans de notre prieuré. Ils ont été tués parce qu’ils ont loupé le bus, et en conséquence, ils sont descendus à pied, passant un tronçon du village qui appartient à une Marra différente de là où ils habitent, ainsi, ils ont été repérés et tués dans la foulée. Le soir même, nous sommes allées dans les deux maisons pour la Vela (très belle tradition au Salvador de veiller le corps à la maison où se réunissent voisins et famille pour prier et soutenir la famille éprouvée).

Je ne vous cache pas que ma première réaction était la révolte, me demandant : « Pourquoi ? Pourquoi la vie si précieuse de deux jeunes est si insignifiante pour les bandes pour les tuer en une seconde, gratuitement ? » Quel mystère ! Voyant la douleur de ces mamans à la Vela, pensant à la gratuité de cette violence, à ses conséquences, au mal qui ronge le monde et qui semble gagner toujours plus de terrain, plus que jamais, j’ai mendié et attendu la Résurrection du Christ. Ces mamans si courageuses m’ont appris par leur espérance que la mort n’aura jamais le dernier mot, qu’elle est déjà vaincue. Leur douleur était immense pleurant leurs enfants, et à la fois, cette certitude au fond d’elles-mêmes que la mort n’aura jamais le dernier mot, habitait profondément leur cœur. La dignité avec laquelle elles vivent cette lourde épreuve m’apprend beaucoup !

Pendant la procession du Santo entierro le vendredi saint, au milieu de la foule, juste derrière la dépouille du Christ porté par une vingtaine d’hommes de notre village, je perçois la maman de Pablito, toute discrète et humble, les larmes aux yeux, très dignement elle suivait le Christ, tué aussi injustement comme son fils. J’ai posé discrètement ma main sur son épaule, sans rien dire, elle me sourit, et nous marchions en silence toutes les deux, comme confiant la douleur de ses mamans à l’intercession de la Vierge, Elle qui, en ce jour du vendredi saint a aussi pleuré Son Fils. Je confie à votre prière toutes ces mamans.

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Sr Josette Servante de la Présence de Dieu