« Vous souvenez vous de Miguel ? « 

Accueil des enfants au Point-Cœur de La Havane

Après une année au Point-Cœur de La Havane, Héloïse nous plonge dans une rencontre simple avec cet adolescent Miguel, un après-midi fait de « riens » et pourtant signe de la fécondité d’années d’amitié.

… Après un long moment sans qu’il apparaisse au Point-­Cœur, nous le croisons finalement dans la rue. Nous discutons avec lui et prenons de ses nouvelles. Il nous dit qu’il ne va pas en cours depuis la rentrée parce qu’il y a un problème d’uniforme et qu’il s’occupe en faisant « des trucs » avec des amis… Nous lui proposons d’aller faire un tour à la maison où Alexandra est de permanence. Avec Yenny, nous continuons notre chemin. Miguel regarde le terrain de foot où il doit retrouver ses amis et prend la direction du Point-­Cœur. Il y passera l’après-­midi. Quand nous rentrons le soir, Miguel est dans la cuisine et aide Alexandra en épluchant, tant bien que mal, un boñato (sorte de patates douces). Il est là tout content de lui et nous montre ses deux coupures aux doigts, fruit de son travail. Le boñato, quant à lui, est toujours quasi intact. Mais cela ne le préoccupe pas. Il est fier de lui ! Le temps de terminer la préparation du dîner et nous disons à Miguel que nous allons prier les vêpres. Il nous accompagne alors spontanément dans la chapelle. Il chante avec nous tous les psaumes malgré sa voix qui mue et lui qui ne tient pas en place, reste tout tranquille. Un petit miracle que nous voulons célébrer en l’invitant à dîner, ce qu’il accepte. Nous passons tout le repas à rire avec lui. Il est l’adolescent dans toute sa splendeur ! Chaque histoire qu’il nous raconte à sa manière, nous fait rire et lui ravi d’avoir un public en rajoute encore et encore, mais il reste lui-­même. Il a un sourire radieux, il est heureux. Vient le moment de la vaisselle, Miguel ne s’enfuit pas, il nous anime en chantant, accompagné d’Alexandra et de la guitare. La vaisselle se transforme en un concert ou plus exactement, jolie cacophonie, des classiques cubains. Un moment tout simple et rempli de joie. Miguel nous dira que finalement ça peut être sympa la vaisselle. Quand il s’en va content, nous restons un petit moment à la regarder partir, le sourire aux lèvres. « Comme il a grandi ! », voilà ce qui vient rompre le silence… Ah ! comme ce moment que nous avons passé avec lui est bien plus précieux que tous les moments plus compliqués ! Rien d’extraordinaire dans cette soirée, et pourtant nous sommes là en ayant l’impression d’avoir vécu quelque chose de grand ! Et nous sommes heureuses pour cela. Heureuses de le voir serviable et de le voir prier avec nous, heureuses de voir comment son comportement a évolué, finalement heureuses d’être témoins de la fécondité d’années d’amitié avec le Point-­Cœur.

 

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Héloise duR. En mission à Cuba

Se donner, est comme l’unique moyen de se sauver

Héloïse, actuellement en mission au Point-Cœur San José Lopez à Cuba, partage une belle rencontre avec Dayan et Pedrito.

Photo du baptême : Dayan (au centre), entouré de Pedrito son parrain et Odalys sa marraine

Ce sont deux amis du lieu de vie pour personnes handicapées que nous visitons chaque semaine. Un mardi matin, en arrivant là-bas, mon regard se pose sur Pedrito et Dayan assis l’un à côté de l’autre. Les deux sont un peu voutés en avant et semblent comploter quelque chose. En m’approchant, je vois dans les mains de Dayan, le chapelet de Pedrito et, sur les genoux de Pedrito, leurs casquettes respectives. Pas de complot ici, sinon deux personnes qui se réunissent pour prier. Je les rejoins, heureuse de pouvoir partager ce moment avec eux. Ensemble nous offrons une dizaine du chapelet pour leurs intentions. Ils ne peuvent peut-être pas parler, ou peu, mais il suffit de les regarder à cet instant, pour savoir que tout leur cœur est tourné vers le Seigneur. Ils sont profondément recueillis. A la fin de ce temps de prière, je dessine une croix sur le front de Dayan, qui me rend son plus beau sourire. Pedrito prend son temps et fait son signe de croix tout seul. Mais il attrape ma main et la colle à son front, pour que je fasse de même avec lui. Il récupère ensuite son chapelet des mains de Dayan et le range dans sa banane, poche avant, lieu dédié à cet effet. Il me demande seulement de l’aider pour fermer la fermeture éclair. Chaque fois, sa persévérance dans les tâches qu’il veut accomplir, m’impressionne. S’il rate, il recommence, jusqu’au moment où il y arrivera. Il entreprend ensuite de remettre sa casquette et me donne celle de Dayan pour que je la fixe sur sa tête. Pedrito a appris à se découvrir pour prier et, maintenant, il a à cœur de l’enseigner.

Pedrito a une cinquantaine d’années, Dayan, seize ans. Le premier a une foi inébranlable et le second se prépare à recevoir le baptême. Pour cette occasion, Pedrito me fait comprendre qu’il aimerait que nous offrions un chapelet à Dayan. Il prend son rôle de parrain très au sérieux. Il souhaite accompagner son ami dans son chemin de foi. Dayan, lui, a ce désir si pur de devenir enfant de Dieu. Il suit en confiance l’exemple de Pedrito. En s’arrêtant et en les regardant, en prenant le temps d’être avec eux, on y découvre des maîtres. Des maîtres dans la fidélité à la prière, des maîtres dans la manière de se préparer et de se recueillir, des maîtres dans l’abandon au Christ. Ils pourraient entrer dans la plainte constante ou dans la tristesse, mais ils ont choisi d’offrir leur vie et de rayonner de l’amour du Christ au milieu des autres. Quel signe d’espérance, quelle lumière au milieu de tant de souffrance !

Il y a quelques jours, nous sommes allées là-bas avec un petit groupe d’adolescents qui veulent rencontrer nos amis de ce lieu. J’aimerais vous décrire un moment, celui qui m’a le plus touchée. En écoutant un de ces jeunes jouer de la guitare, Pedrito m’envoie le chercher pour qu’il joue à ses pieds. Devant lui s’exécute donc Raley, avec une chanson connue. Se joint à lui deux autres jeunes et, peu à peu, quelques amis. Tous chantent, dansent, tapent des mains et savourent le plus possible ce petit instant de bonheur ! Au loin, j’aperçois Milagro, en fauteuil roulant, qui vient d’être sortie dans le patio. En voyant ce qu’il se passe, elle se dirige vers nous et un sourire immense illumine son visage. Plus elle se rapproche, plus il se fait grand, plus elle agite ses jambes au rythme de la musique. Jessica lâche alors son déambulateur, attrape les pieds de Milagro et danse avec elle. La scène est belle : ces jeunes adolescents qui veulent partager avec eux un moment gratuit et ces amis qui, une fois de plus, nous impressionnent par la joie qu’ils savent transmettent. Sur le chemin du retour, un des jeunes nous dit qu’il est entré dans ce lieu « normal » et qu’il s’étonne d’en sortir aussi joyeux, en pensant à tout ce qui a pu le choquer à première vue. Un mystère pour lui ou, peut-être, l’œuvre de Dieu…

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Héloïse du R. Volontaire en mission à Cuba

« Vous voulez être mes amis jusqu’à la mort ? »

Virgen de la Caridad

Ce cri du cœur d’une nouvelle amie du Point-Cœur de Cuba a bouleversé Héloïse qui nous raconte cette rencontre inattendue.

Mardi après-­midi, par un grand soleil, nous nous rendons chez Elio et Caridad. Il y a quelques jours, Elio a été opéré de la cataracte, ce qui l’oblige à rester chez lui et à se reposer. Chose inhabituelle pour lui qui, à quatre-­vingt-­un ans, continue de travailler presque tous les jours. A la recherche d’un peu d’ombre sur le chemin, nous empruntons une autre rue. Nous marchons, sans prêter grande attention, quand une femme nous interpelle d’une voix forte en disant : « Que Dieu les bénisse ! » Nous nous retournons vers elle, la regardons, lui sourions, puis, au moment de reprendre notre chemin, cette femme d’une cinquantaine d’années, nous interpelle de nouveau et nous demande comment nous nous appelons. Elle est appuyée à la porte de sa maison, debout en chemise de nuit, peu soignée. Nous nous rapprochons et répondons : Tomas et Eloisa. Elle les répète d’une voix forte, et demande : « Tomas et Eloisa, vous voulez être mes amis jusqu’à la mort ?» La question me surprend, mais la réponse est pour moi comme une évidence : « Oui ». Elle s’appelle Miriam. Elle parle vite et, en quelques minutes, nous raconte qu’elle a des troubles mentaux, qu’elle a perdu tous ses amis, qu’il ne lui reste que le Christ. D’ailleurs, elle priait la Vierge Marie de lui envoyer des amis, quand elle nous a aperçus dans la rue, passant devant sa maison. C’est pour cela qu’elle nous a interpelés. Nous échangeons un peu avec elle. Puis, elle nous demande de passer la visiter le lendemain matin. Comme ça, sans même nous connaître, elle nous invite chez elle. Pour elle, c’est évident. Le rendez-­vous est donc pris. Avant de nous quitter, elle demande plusieurs fois si nous allons venir. Chaque fois nous le lui promettons. Elle ne nous connaît pas, n’a jamais entendu parler de nous et, pourtant, elle semble mieux que personne comprendre notre présence ici : elle veut simplement nouer une amitié. Quand nous retournons chez elle, c’est sa maman Blanca qui vient nous ouvrir. Elle nous dit que sa fille lui a déjà parlé de nous. Avant de nous laisser passer, elle nous dit simplement que sa famille n’a besoin de rien d’autre que d’être aimée. Elle nous invite ensuite à rentrer et appelle sa fille. En nous voyant, Miriam, toujours vêtue de sa chemise de nuit, veut changer ses chaussures pour nous accueillir plus convenablement. Nous rencontrons à ce moment son père et son frère. Puis, au retour de Miriam, celle-­ci nous demande de prier avec elle pour qu’elle se tranquillise. Elle prend ma main et plonge son regard dans le mien. Il est intense et transperçant. Elle me demande si je vais m’occuper d’elle le jour où ses parents meurent, si je vais lui fermer les yeux le jour de sa propre mort, si je vais être présente à ses côtés toujours. Je lui réponds simplement que cela dépend de la volonté de Dieu, mais que j’ai ce désir de l’accompagner. A moitié satisfaite par ma réponse, elle se tourne vers le Père Thomas pour lui demander si elle va bientôt mourir et pourquoi elle souffre de tous ces troubles. Miriam est là devant nous, avec ses questions si profondes et existentielles qui s’enchaînent, dans cet environnement empreint de folie. Ce qui la préoccupe est d’être aimée et entourée, c’est ce qu’elle cherche en nous. Au moment de partir, elle nous demande de ne pas l’oublier, de revenir la voir, d’être ses amis jusqu’à la mort. Je la remercie de nous avoir appelés dans la rue, car je suis heureuse de la connaître. A cela, elle répond qu’elle remercie Dieu de nous avoir mis sur son chemin, puis elle me serre dans ses bras et m’arrache quelques larmes qui jusqu’ici étaient restées contenues… Deux semaines plus tard, nous reprenons le chemin de la maison de Miriam avec Alexandra. Avant, j’ai appelé Miriam pour lui demander si je peux venir la visiter pour lui présenter une nouvelle amie. Elle aime cette idée de rencontrer d’autres amies, car elle me dit que sa souffrance est supportable en notre présence. A notre arrivée sa maman me répète qu’elle n’attend rien de nous, sinon donner un peu d’amour à sa fille et l’aider à prendre soin d’elle. La visite est intense, car chaque membre de la famille souhaite être écouté, et partager avec nous un peu de sa vie. De tous, se sent le désir immense d’être regardés, et tous ont un regard qui vous saisit. Miriam, avec ses questions, son regard, sa soif d’amitié, m’a complètement chamboulée. Son cri du cœur, sa confiance instantanée, m’ont enseigné que les personnes les plus simples sont celles qui manifestent le plus facilement le désir d’aimer et d’être aimées et vous invite à la même spontanéité. Miriam est très attachée à la Virgen de la Caridad (Sainte Patronne de Cuba), elle m’a répété plusieurs fois que notre rencontre est le fruit de ses prières et que, maintenant, elle va lui rendre grâce… J’aurais eu la tentation d’y voir le hasard de la vie, mais Miriam m’ouvre les yeux sur les signes que nous envoie Dieu dans notre vie.

 

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Héloïse duR En mission à Cuba

Junior Disney et Sangry

Héloïse est en mission à Cuba depuis cinq mois. Jouer avec les enfants n’est pas toujours un « jeu d’enfant », elle nous raconte la violence que certains d’entre eux portent en eux.

Un de nos apostolats est de se rendre, un après-midi par semaine, dans un quartier proche du nôtre, pour jouer avec les enfants. Sur le chemin, en nous voyant, ils laissent leurs occupations et nous suivent. Ils nous prennent la main, nous sautent dans les bras, et s’animent à l’idée de jouer avec nous. Plus nous approchons du terrain où nous nous installons, plus le groupe s’agrandit. Une fois arrivés, il y a ceux qui veulent jouer au foot, ceux qui jouent aux cartes, ceux qui écoutent une histoire, ceux qui veulent qu’on les attrape… Bref, s’ils nous ont suivies jusqu’ici, c’est à notre tour de suivre leurs envies ! Parfois, nous proposons aussi à quelques amis de nous accompagner car, pour les enfants, plus il y a d’adultes, plus il y a d’attention pour chacun d’eux.

Sangry

Ce jour-là, nous avons proposé à Junior de venir avec nous. C’est un jeune qui travaille comme gardien d’une maison de retraite que nous allons visiter régulièrement. Nous l’avons rencontré depuis peu et, c’est justement pour avoir l’occasion de le connaître un peu mieux, que nous l’invitons. Quand nous arrivons là-bas, chacun se met à jouer avec quelques enfants. De mon côté, je m’occupe d’un petit gars de cinq ans, tremendo, Sangry, que j’affectionne particulièrement. Quelque chose, en lui, m’interpelle, peut-être sa douceur qui, en un rien de temps, se transforme en une violence impressionnante. S’il est quasi toujours au bord d’exploser, au fil des semaines, une belle relation se tisse entre nous deux et il accepte un peu plus  que je m’oppose à lui. Ce petit bonhomme, donc, il suffit de peu pour qu’il devienne agressif et, déjà, les règles de la rue sont imprimées en lui…

Disney, un autre enfant, nous connaît bien et apprécie de passer du temps avec nous. Mais, parfois, lorsqu’il vient, son seul but est de mettre le bazar. Aujourd’hui, Disney s’en prend, entre autre, à Sangry et ce dernier, inévitablement, réagit. En un rien de temps, les deux se courent l’un après l’autre, en se lançant des cailloux et des bouts de verre. Impossible de les arrêter. D’autres enfants entrent dans le conflit. Cette fois, ce ne sont plus des cailloux, mais des pierres qu’ils veulent se lancer. La règle, ils la connaissent : s’ils commencent à être violents, nous partons. Nous ramassons donc les jeux en essayant de les arrêter. Disney, furieux que je lui retire notre ballon de foot des mains, commence à me lancer des cailloux. Junior le prend alors par les épaules et s’en va avec lui pour qu’il se calme. Comme nous commençons à partir, certains enfants se calment et nous demandent de rester, Sangry dit qu’il veut continuer de jouer, les autres s’en vont. Quelques minutes plus tard, Junior revient avec Disney. Ce dernier ne veut pas s’excuser, mais il dit au revoir à chacune de nous. Nous commençons à marcher et écoutons des enfants dire à Disney : « Pourquoi t’as fais ça ? Maintenant ils partent. »

Sur le chemin, Junior nous fait part de la discussion qu’il a eu avec ce jeune. Il nous dit qu’il lui a parlé de Cubain à Cubain, d’homme à homme. Junior a posé trois questions à ce jeune : « Tu sais d’où elles viennent ? De très loin… Tu sais pourquoi elles viennent ? Pour jouer avec toi, qui vis ici, pas pour faire du tourisme… Et tu sais ce que ne doit jamais faire un homme ? S’en prendre à une femme. » Disney l’a écouté sans dire un mot et finit par dire : « D’accord, mais ce n’est pas ma faute. »Il ne peut pas demander pardon, car le faire c’est reconnaître sa faute, reconnaître sa faute, c’est perdre. Et, ici, perdre est un signe de faiblesse, chose qui ne doit pas transparaître… Mais, ce qui n’est pas perdu, c’est l’échange qu’on eu Junior et Disney, car le premier a posé ses yeux sur le second avec calme, attention et amour.

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Héloïse du R. Volontaire en mission à Cuba

« Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. »

Claire est en mission au Point-Cœur de Cuba depuis déjà 20 mois. A un mois du départ, elle partage encore les amitiés qui l’émerveille au quotidien. 

La communauté devant le Point-Cœur : Claire, Kasia, Marcela et Tania

J’aimerais vous partager dans cette lettre mon émerveillement face à nos amitiés. Après un bon bout de temps ici, je goûte à la grâce de pouvoir vivre, jour après jour, les rires et les larmes de nos amis, de pouvoir partager des moments si simples et parfois très courts, mais tellement fondateurs pour construire et vivre une vraie amitié, source d’une vraie liberté…

Un ami si important est bien notre grand-père cubain, P., âgé de soixante-seize ans. Il a perdu sa fille dans un accident d’avion quand elle avait vingt ans, son fils a dû partir pour le Pérou et sa femme est décédée il y a deux ans et demi. Un homme qui a beaucoup souffert mais, depuis quelques mois, nous le voyons reprendre souffle, revivre… Un homme qui a de grandes blessures mais cela ne l’a pas rendu amer, bien au contraire, par sa présence, sa confiance et son affection, par sa simple amitié, Point-Cœur est devenu pour lui comme une famille. Il se désole toujours tant de n’avoir aucune nouvelle de ses petits-enfants mais, ici, il a comme trouvé une certaine consolation, il a trouvé un refuge, un ami qui écoute.

L. est aussi une grande amie qui, pour toute la communauté, est si importante dans notre mission. Cette dame de soixante ans, dont je vous ai déjà parlé, qui est alcoolique, que son fils traite au plus mal, qui a tenté de se suicider l’année dernière et qui cherche chaque jour un peu d’argent pour manger (on se demande comment elle paye ses bouteilles d’alcool.) L., qui souffre tant de sa solitude, encore aujourd’hui, est venue à moitié ivre, disant qu’elle était épuisée de vivre… Elle a perdu sa maman. C’était une grande dame élégante connue du quartier mais, depuis cette perte, elle erre dans les rues, titubante, et les voisins se moquent d’elle. Elle a des millions de problèmes de santé et ne trouve pas la force de s’occuper d’elle, vit seule dans sa maison et déteste voir du monde. Mais au Point-Cœur, comme elle a dit un jour en pleurant pendant une dizaine du chapelet, elle a trouvé la famille dont elle a toujours eu besoin… Elle est loin d’avoir trouvé une solution ou une guérison à tous ses problèmes, mais peut-être une consolation qui lui donne un peu plus de force pour se lever chaque matin. Elle a trouvé un lieu où elle peut pleurer, où elle peut crier sa douleur, un lieu où elle est juste aimée et consolée, un besoin qu’on a tous !

J’aimerais aussi vous présenter A. : un père de famille, qui a perdu sa femme il y a quatre mois. Un homme très discret, surtout depuis ce qui est arrivé. De fait, nous n’allons pas souvent le voir, il le dit lui-même. Il a mis et met encore du temps pour accepter le regard des autres. Un après-midi, nous sommes passées chez lui, tout en tentant de rester délicates pour ne pas le brusquer. D’un coup, il s’est dévoilé totalement. Sa confiance et sa simplicité m’ont fait monter des larmes… Sans poser aucune question, il nous expliqua tout de suite qu’il ne va plus à l’Eglise en ce moment, qu’il veut prendre du recul, ne veut pas de la pitié des gens. Il reconnaît en toute simplicité qu’il se sent encore trop faible pour assumer leur regard… Mais, à la fois, dans sa profonde douleur, il nous dit qu’il sent son épouse tellement présente autour d’eux, avec lui et chacun de leurs enfants, qu’elle est partie laissant un tas de problèmes et il sent combien, depuis là-haut, elle aide à ce que, petit à petit, tout se résolve… Il nous a aussi dit, les larmes aux yeux : « Je connais la Bible, mais maintenant je comprends cette phrase : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. » » Une douleur si profonde, un cri silencieux mais perçant et, pourtant, il parvient toujours à regarder La lumière…

« Dans le fond, c’est ça la loi suprême de l’incarnation : l’Amour Infini est toujours capable de sortir du mal un bien meilleur » P. Thomas Philippe

S. du centre polyhandicapés

Un ami du centre de polyhandicapés, S., est un maître par excellence, car il a la grâce de savoir tirer un bien meilleur de sa souffrance. S. a fêté ses cinquante ans l’année dernière. Etant adolescent, il a fugué de chez lui, et a passé une jeunesse assez mouvementée… A l’âge de vingt-cinq ans, il a eu un accident, est devenu hémiplégique, ne sachant plus que bouger le haut de son corps, et est pratiquement tout le temps allongé sur le ventre pour d’autres raisons de santé. Face à cette situation, S. s’est beaucoup révolté jusqu’à perdre toute volonté d’avancer, de continuer de vivre… Les personnes de son entourage l’ont secoué (en tant que bons Cubains luchadores) et l’ont aidé à se relever. Cela fait presque vingt ans, maintenant, qu’il est dans ce centre et a développé tout un art, avec de la pâte à modeler, qu’il travaille avec la paume de sa main, tout en étant allongé sur le ventre. Participant à des concours, S. est connu comme l’unique artiste en son genre, dans son pays… Cet homme, comme certains là-bas, a toute sa tête, est bien (trop) conscient de la réalité qui l’entoure. Son handicap et son quotidien sont loin d’être faciles, mais il a décidé de lutter. Chaque jour, il a choisi la vie ! Comme il dit si bien « chacun a un don, le Seigneur nous les enseigne quand on en a besoin. » Une vie si pauvre mais il l’accueille et la vit de la meilleure manière qu’il le peut selon ce qu’il a… Un vrai chemin, son handicap !

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Claire D. Volontaire en mission à Cuba

Féla, un concentré de tendresse à 105 ans !

La communauté du Point-Coeur de Cuba

Ramiro, Jirge et Féla, une longue histoire d’amour au coeur de quartier du Point-Coeur de La Havane ! Secret de longévité…

Il y a une maison dans laquelle nous nous rendons facilement, sans prévenir… que ce soit pour faire un petit coucou, demander de l’aide pour une réparation de dernière minute, ou boire un petit café : c’est celle de Ramiro, Jirge et Féla.

Féla a… plus de cent-cinq ans. Son secret de longévité ? Très simple ! Elle a eu quatorze enfants et vécu, jusqu’à ses quatre-vingt-dix ans, dans une maison, sans eau courante, ni électricité, complètement perdue au fond de la campagne cubaine. Il lui arrive de danser un petit peu, elle lave toujours son linge à la main. A cela, vous ajoutez : un paquet de cigarettes par jour, un litre de café et un humour ravageur. Exemple parfait pour arrêter de fumer ! Une petite anecdote : un jour, je suis allée lui rendre une petite visite. Elle fumait sa petite cigarette, tranquillement, dans le jardin, à côté des centaines d’orchidées de Ramiro (c’est un passionné). Le tout, en maudissant les canaris qui chantaient à tue-tête. A un moment, elle me tend sa petite trousse et me propose une cigarette. Je lui réponds que je ne fume pas. Là, elle s’arrête, me regarde avec stupeur en me demande : « Quoi ?! Et pourquoi ? » Je lui explique maladroitement, car vu son profil, ce n’est pas le bon exemple : « Parce que ce n’est pas bon pour la santé, Féla ! » Elle me regarde et rigole à moitié en disant : « Ahhhh muchachachaaa ! » Féla c’est un concentré de tendresse… Elle a le corps bien marqué par la vie ! Son grand désarroi est de ne plus avoir de cheveux… A chaque fois, elle nous en parle comme si une partie de sa féminité était partie ! Et, bien que nous lui répondions, à chaque fois, qu’elle est toute belle, rien n’y fait… elle souhaite re- trouver sa belle chevelure brune et bouclée. C’est touchant, car Jirge lui a tricoté pas mal de bonnets de couleurs différentes. Féla les porte en fonction de ses vêtements. Son regard reste pétillant et elle ne rate pas une occasion pour faire quelques petites blagues ! Ce qu’elle sait le mieux faire ce sont de longs « abrazo », de grands câlins, où elle nous murmure son traditionnel : « Ahhhhhh muchacha »… le tout avec sa voix de fumeuse toute rauque et de grandes bises. Et malgré son apparence bien fragile, je peux vous assurer qu’elle vous enlace avec une force assez incroyable. J’apprécie beaucoup aller la voir, lorsque j’ai un petit « coup de mou », car sa présence est une véritable consolation, tant elle nous offre sa tendresse, son « cariño cubano ». Jirge est sa dernière fille. Il y a quelques années, le fils de Féla est décédé. Il vivait avec elle et prenait soin d’elle. Au vu de son âge et des conditions de vie, il était impossible que Féla reste toute seule dans sa mai- son. Jirge et Ramiro l’ont donc accueillie chez eux. Jirge s’est arrêtée de travailler pour s’occuper de sa ma- man. Et oui, Féla a besoin d’une présence constante, elle ne peut jamais être toute seule. Être présent en- vers elle, c’est l’aider à se laver, à aller aux toilettes, préparer son repas, aller acheter ses cigarettes et, bien-sûr, « papoter » avec elle ! Jirge n’est pas un cas à part : beaucoup de Cubains s’arrêtent de travailler pour s’occuper de leurs parents. Cela m’a intrigué, car je n’avais jamais vu cela… J’avais plus l’habitude des maisons de retraite.

Un jour, au cours d’une discussion, Jirge m’a expliqué pourquoi elle avait fait ce choix de vie. Tout cela réside dans l’Amour envers sa mère, sa reconnaissance envers elle, envers toute l’éducation qu’elle a reçue de sa part. Il y a aussi la situation économique de sa famille, qui lui a permis de s’arrêter de travailler. Chaque geste qu’elle fait envers sa maman, c’est avec un amour profond, un acte de gratitude… J’irais même jusqu’à dire que c’est un acte de foi, car elle prend soin d’elle avec gratuité, liberté et vérité. Elle ne « supporte » pas sa maman mais l’accompagne dans ses dernières années. Elle est tout simplement pré- sente. Quel exemple ! Ce qui me touche le plus c’est que, lorsqu’elle en parle — et je peux vous assurer que c’est toujours avec une grande émotion —, c’est plus que visible que cela la mène vers une félicité. Bien que ce ne soit pas simple tous les jours, Jirge sait, au plus profond de son cœur, pourquoi elle reste présente pour sa maman : c’est un acte d’Amour profond. En rien, elle ne regrette son choix de vie. En rien, elle ne regrette de ne plus aller travailler, voir ses an- ciens collègues. Et même si, de temps en temps, elle souhaite sortir un petit peu plus, elle dit : « C’est si naturel pour moi de prendre soin d’elle… Elle a tellement pris soin de moi, elle m’a tellement aidé ! C’est aussi ma façon de la remercier pour tous les sacrifices qu’elle a fait pour nous. »

Quel témoignage que celui de Jirge… Quel témoignage, qui m’amène à me demander ce que je ferais à sa place, qui me fait penser à toutes ces personnes âgées dans des maisons de retraite, qui ne voient leur fa- mille que deux à trois fois par an. Je pense à tous ces grands-parents, qui ne voient plus leurs enfants et petits-enfants. La solitude de la vieillesse ! Quand vous voyez Féla, c’est impossible de rester insensible ! Quand vous allez voir Fabiola (cette petite dame dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre), les histoires de Paco (un voisin), c’est impossible de se dire que la vulnérabilité du corps nous conduit à une inutilité sociale.

Dans son choix de vie, Jirge me montre la beauté de la vieillesse et l’importance capitale des personnes âgées, au sein de la famille et, plus profondément, de la société. Et surtout, elle me révèle la beauté de leurs cœurs, car, même si le corps se dégrade petit à petit, le cœur, lui, reste intact… Féla me donne envie de vivre jusqu’à cent-cinq ans ! Après, pour ce qui est des quatorze enfants et de laver son linge à la main, … cela reste à confirmer !

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Guillemette E. En mission à Cuba

Fabiola laisse découvrir la beauté de son cœur

Lors de ces visites à la maison de retraite proche du Point-Cœur de la Havane, Guillemette découvre des âmes seules, des cœurs assoiffés, Fabiola est une de ces mystérieuses rencontres.

Thelma et Guillemette en pleine lecture

Chaque jeudi après-­‐midi, nous allons leur rendre visite dans une maison de retraite, appartenant à notre paroisse. Ce sont mes grandes copines, qui ont en moyenne quatre-­vingt-­dix ans. Soit dit en passant, hier, une d’entre elles a fêté ses cent-­‐trois ans ! Cela me donne beaucoup d’espérance de vie !! A vous aussi, j’espère ? J’aime beaucoup les voir, discuter avec elles, car elles ont le mérite de l’âge, de l’expérience. Dans une grande simplicité, sans aller par quatre chemins, elles me donnent beaucoup de conseils et me font part de leurs aventures de jeunesses, de leurs histoires, leurs joies et leurs souffrances. Cela m’enrichit beaucoup, car elles sont d’une grande sagesse et certaines sont dotées d’un humour ravageur ! Il y a quelques semaines, alors que je déambulais dans la maison de retraite, je vois une petite dame, toute chétive, assise en face de son déambulateur. Je ne l’avais jamais vue. Elle discutait avec un monsieur. J’avais bien envie d’aller la saluer mais peur de la déranger dans sa conversation. Je poursuis ma route et la regarde en lui adressant un sourire et le traditionnel buenas tardes ! Ses yeux pétillants me fixent, et, en agitant son bras tout maigre, elle me propose de venir m’assoir. Elle s’appelle Fabiola, quatre­‐vingt‐seize ans. Son regard continue de me fixer, elle me pose quelques questions (le pauvre monsieur ne pouvait plus vraiment parler !) Après avoir su que j’étais Française, la voilà qui se met à me parler un français parfait, avec un accent incroyable. Je tombe des nues ! Fabiola a été professeur de français et d’anglais… Et, malgré son âge, elle n’a rien perdu ! Incroyable. C’est une femme qui n’apprécie pas de parler d’elle, elle m’a donc posé pas mal des questions… Petit à petit, nous parlions un « français/espagnol » assez cocasse. Elle est toute belle Fabiola ! En partant, elle m’offre une médaille miraculeuse et je lui promets de lui en rapporter une de Lourdes, car elle a une grande dévotion envers la Vierge de Lourdes. Le temps défile et, un jour, je vais la revoir, car j’avais une promesse à tenir et ça faisait longtemps que nous ne nous étions pas vues (elle reste pratiquement tout le temps dans sa chambre et ne parle à personne). J’étais sûre qu’elle n’allait pas me reconnaître et, encore moins, se souvenir de mon prénom… Je rentre. Elle regardait la chaîne sportive de sa petite télévision, c’est une grande amatrice. Toujours aussi chétive, avec sa petite barrette dans les cheveux. Je vous assure qu’elle est vraiment toute belle Fabiola ! Elle me regarde et me dit « Ah ! Guillemette ! Je t’attendais depuis un certain temps !! » Je suis plus qu’impressionnée et touchée… Comme promis, je lui offre cette fameuse médaille, qu’elle reçoit comme un trésor. Nous nous mettons à discuter de tout : économie, sport, politique… Elle était assez curieuse de connaître notre situation en France, surtout durant la période des élections. Elle se souvenait de toute notre discussion antérieure et me demande des nouvelles de ma famille… bref, elle m’a beaucoup marquée car, à travers ses questions, j’ai perçu une soif d’amitié, une soif de rencontre. C’est une femme qui a un fort caractère et qui s’isole, je crois qu’elle a peu d’amis. Je ne saurais pas comment vous l’expliquer, mais il a suffit d’une seule conversation, toute banale, pour qu’il y ait une vraie rencontre. Il suffisait de peu… juste de prendre le temps de discuter ensemble, de tout et de rien, mais avec un réel désir de connaître l’autre. C’est ce qui s’est passé avec Fabiola. Nous ne nous voyons pas à chaque fois que je vais à cet apostolat. Mais, lorsque c’est le cas, c’est comme si nous nous étions quittées la veille. Il y a quelque chose d’assez mystérieux. Jamais je n’aurais imaginé vivre cela. C’est une vraie grand-­mère car lorsque je vais la voir, je repars toujours avec des biscottes et des caramels… Elle est unique, Fabiola. Je vous souhaite de vivre cela, de vous laisser surprendre par une amitié soudaine et la beauté de cœur de l’autre.

 

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Guillemette E. Volontaire au Point-Cœur de Cuba

« Dans la souffrance, tout le monde s’enfuit, mais vous, c’est là que vous restez »

Claire est en mission à Cuba où elle découvre toujours plus profondément la souffrance de leurs amis et en même temps de la puissance de la simple présence. 

Après la messe de Pâques à la Havane, avec quelques amis

Chaque mardi soir, on se retrouve pour l’école de communauté (partage sur un texte lu pendant la semaine). Nous nous réunissons avec N. et F., de la Fraternité Maximilien-Kolbe, et un couple de jeunes mariés A. et A. Il y a un mois, nous avons appris qu’A. était enceinte. Seulement, elle devait rester chez elle, sans bouger, car elle risquait de perdre son bébé. Sa paix, sa confiance et sa positivité m’ont profondément touchée. Il y a une semaine, ils ont perdu leur bébé… Après deux jours sans vouloir parler à personne, ils ont commencé à s’ouvrir. Quand nous sommes allées les voir, A. nous a beaucoup parlé… Face à une incompréhension et une révolte on ne sait pas comment réagir parfois… Mais n’ont-ils pas juste besoin de notre présence, que leurs amis soient là, auprès d’eux, sans essayer de trouver une solution, mais d’être là, de les aimer, aussi dans leur souffrance ! Après la vigile pascale, ils sont passés à la maison pour boire un chocolat chaud ; un peu moroses, ils restaient fidèles à eux-mêmes : vouloir juste être là, entourés de leurs amis dans ce moment de joie, un cadeau ! Eux, comme beaucoup d’autres, me marquent par leur confiance et leur optimisme. Beaucoup auraient de quoi couler, mais ils se battent tellement, jusqu’au bout…

Il y a quelques semaines, nous sommes allées voir R. et son frère A. R. était très malade, nous ne l’avions jamais vu comme ça. Un homme si sage, qui prêche sa foi dès qu’il le peut et, là, au cœur de sa souffrance, de ses peurs, il semblait si fragile, si pauvre. Nous avons passé l’après-midi à la polyclinique avec eux, en attendant les analyses et les avis des médecins. Je me souviendrai toujours de ce qu’il nous a dit ce jour-là : « Dans la souffrance, tout le monde s’enfuit, mais vous, c’est là que vous restez ». Ce moment a été pour lui essentiel dans notre amitié. Il nous en reparle à chaque fois.

L. a passé le dimanche de Pâques au Point-Cœur avec d’autres de nos amis. Comme souvent, elle sentait l’alcool. Au début de la semaine, elle a sonné à notre porte, seule, les veines entaillées… Elle disait vouloir s’endormir et ne plus jamais se réveiller… Quoi de plus grand comme cri du cœur : « Regardez-moi, aidez-moi, je ne peux plus ! » Depuis ce moment, nous allons la voir tous les jours ; petit à petit, elle sourit et l’entendre rire est le plus beau cadeau. Comme si notre simple présence l’aidait à trouver un sens.

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Claire D. Volontaire à Cuba

Le langage d’amour des débuts de mission

cuba-communaute

Kasia, Sr Eleonore, Assunta, Guillemette et Claire

Guillemette vient d’arriver au Point-Cœur de Cuba et nous présente Rey auprès de qui le langage de l’amour est sans mot.

Découvrir la culture cubaine, son fonctionnement, est passionnant. Faire connaissance avec les amis, encore plus. Mais, pour cela, il faut passer par l’étape du dépouillement. Et oui… Ce n’est pas simple d’avoir une conversation et de comprendre l’autre, sans parler la langue. J’ai l’impression d’être une enfant qui doit tout apprendre. Et pas seulement pour cela… Utiliser une nouvelle monnaie (deux en l’occurrence), comprendre le système des courses, cuisiner de nouveaux aliments, vivre dans une autre temporalité avec une météo particulière, prier en espagnol. J’apprends donc à me faire toute petite et à recevoir des autres. Exercice inhabituel mais nécessaire et… salvateur ! Je peux donc vous certifier que je vis la compassion à travers le regard et la patience de mes sœurs de communauté, et des amis que je rencontre. Comme vous le comprenez, je ne peux pas encore discuter trop longtemps avec les Cubains. Figurez-­vous que cela ne m’empêche en rien de créer des liens, bien au contraire. Ce que je vis, c’est la présence, véritablement : être assise, boire un café sans dire grand-­chose, mais tout en étant attentive à l’autre. Et pour cela… il existe un autre langage. Celui du corps !
Laissez-­moi vous présenter une personne, qui est le reflet parfait de cette si belle langue. Chaque mardi, nous allons dans un hôpital qui accueille des personnes polyhandicapées, femmes et hommes de tout âge. Ces dernières n’ont pratiquement pas accès à la parole, et celles qui le peuvent sont difficilement audibles. Je ne vous cache pas que c’est assez impressionnant. Je reste donc là, assise au milieu de tous ces fauteuils, et les regarde chacun tout en posant ma main sur la leur. Ce geste, ce simple geste peut avoir un impact si fort… que même une parole ne pourrait suffire. Au cours d’une visite je me promenais dans le couloir, à l’étage des hommes. Là, j’aperçois un monsieur en fauteuil, prostré, le regard vide. Il ne bouge pas, ne transmet aucune expression. Il est comme « déconnecté ». Il a l’air d’attendre quelque chose ou quelqu’un, qui, vraisemblablement, n’arrivera pas. À ce moment-­là, je suis tellement impressionnée par cette détresse et cette violence de la solitude, si flagrante, que je n’ai qu’une envie : partir. Ce qui me pousse à y aller, sans trop savoir quoi faire, quoi dire. Je ne connais même pas son prénom, je ne sais même pas ce qu’il va comprendre, comment il va réagir. Je m’approche, me tords dans tous les sens pour trouver son regard. Enfin, nos yeux se croisent ! Pas de réaction. J’ai beau parler, lui poser des questions, dire qui je suis… Il ne réagit pas, ne me regarde pas. J’ai l’impression d’être invisible. Impuissante et touchée, je m’accroupis à côté de lui, pose ma main sur la sienne tout en le regardant. Et là… Je vous assure, cet homme passe du tout au tout ! Il tourne sa tête vers moi, me sourit, ses yeux pétillent. Il met sa main sur la mienne et me montre ses poignets et ses bracelets. Je fais de même. Sa deuxième main vient se poser sur la mienne. Et nous restons là… sans rien dire. Car, comme je vous l’ai expliqué, ce n’était pas nécessaire. Il s’appelle Rey et ne demande qu’une chose : être regardé simplement, être aimé pour ce qu’il est, avoir une présence simple mais réelle ! Sans cela, il peut recevoir tous les soins du monde, cela ne le rendra pas plus heureux qu’un autre. Comment ne pas penser à ce si beau texte de Saint Paul ? « J’ai beau parler toutes les langues de la terre, s’il me manque l’Amour, je ne suis rien ». Je vous souhaite de vivre cette expérience !

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Guillemette E. Volontaire au Point-Cœur de La Havane

Le retour de Cuba, la transition, l’amitié avec Fabien

COmmunauteCUBA-NL

Communauté de Cuba

Les aurevoirs pendant lesquels « l’apparent banal prend une autre saveur » : Marie raconte ce dernier mois à Cuba.

Un retour, ça s’anticipe avant même le départ. Il grandit et prend de plus en plus de place dans le quotidien. Tout commence par la réception du billet d’avion : le 25 juillet, 14h45, départ de la Havane, arrivée à Paris le 26 juillet, 14h30. Rien de plus concret, de plus officiel. Dès ce moment, je porte un regard différent sur tout ce qui m’entoure, des personnes qui partagent ma vie aux moindres petits détails de mon quotidien. Tout prend, par son aspect éphémère, plus de consistance et d’importance. La Havane, à la fois vivante et nonchalante, ses rues fleuries, habillées de palmiers, son air humide et chaud, son grand ciel bleu lumineux, aux couleurs nuancées à la tombée du jour. Sa vie trépidante : les conversations joyeuses et animées aux coins des rues, ou dans les longues files d’attente, les enfants qui jouent dans les rues, les joueurs de dominos installés dehors… Les cris des vendeurs ambulants « Flore, Floreroooo ! » (Fleurs !), le son de la sonnette, pourtant si strident, qui me rappelle pourquoi je suis ici. Et surtout, nos amis : ceux qui viennent quotidiennement et qui font partie de la maison. Ceux que l’on croise dans les rues et qui nous racontent avec simplicité les petites anecdotes du quotidien. Ceux qui nous ouvrent leurs portes et qui nous laissent entrer dans leur histoire, avec simplicité et confiance. L’apparent banal a alors une autre saveur.

Durant le dernier mois qui précédait mon départ, j’ai particulièrement reçu. Avec Violeta, volontaire mexicaine qui partait également au mois de juillet, nous avons organisé une fête de départ et une messe d’action de grâces, en présence de tous nos amis, au Point-­Cœur. Pour moi, c’était un cadeau immense d’avoir tous nos amis réunis, ceux dont l’histoire a rythmé mon quotidien pendant deux ans. Durant plusieurs semaines, nous avons pris le temps de visiter une dernière fois chacun de nos amis. C’était un moment privilégié vécu avec chacun. Beaucoup d’entre eux, particulièrement les personnes âgées, tentaient de me transmettre, durant nos derniers échanges, ce qui pour eux était l’essentiel, l’ « enseignement » qu’ils ressortaient de leur longue expérience de vie : l’importance de la famille, la foi, comment faire face aux difficultés… Je recevais ainsi ces concentrés de vie, que je voudrais maintenant garder précieusement. Une semaine avant mon départ est arrivée Kasia, une nouvelle volontaire polonaise de trente ans. Sa présence durant mes derniers jours à Cuba m’a aidée à vivre ce départ avec paix. Son regard neuf et émerveillé m’a permis de prendre de la distance, et de prendre davantage conscience de la beauté de ce que je vis. Ses questions me poussaient à lui transmettre tout ce que j’ai reçu, autant sur les petites choses du quotidien que mon regard sur nos amis et sur Cuba. L’occasion pour moi de faire le relais, et d’accepter avec plus d’humilité que cette mission n’est pas mienne.

Au Point-­Cœur de Cuba, beaucoup de jeunes trouvent un espace d’échange et de convivialité. Tous les mercredis soirs, nous les accueillons pour un temps assez simple de jeux de société, et, un dimanche sur deux, nous organisons une rencontre culturelle (autour d’un film, d’un témoignage, sur un texte…). Au départ, je percevais mal le sens de notre présence auprès d’eux. Au fur et à mesure, j’ai découvert leurs histoires personnelles et surtout la souffrance de ce pays. Cuba reste un pays pauvre où les perspectives d’avenir sont très limitées. Chaque jour, nombreux sont les Cubains qui s’en vont pour aller vivre, pour la plupart, aux États-­Unis. Cette situation a pour conséquence la séparation et la division des familles, la solitude de beaucoup. Nombreux sont les jeunes qui ont perdu tous leurs amis et se sentent isolés. Ils sont souvent sans espoir quant à l’avenir de leur pays, et leur unique objectif est de partir. Dans ce contexte, Points-­Cœur est un lieu où ils peuvent se rencontrer et s’exprimer librement. Il s’y crée des amitiés, et nous tentons, à travers nos rencontres culturelles, de transmettre un regard d’espérance sur leur réalité. Rappelez-vous, Fabien est ce jeune homme d’une trentaine d’années. Blessé par le départ de sa mère, enfant, il est imprégné par cet abandon. Anxieux et fragile, il se protège avec une certaine distance qu’il impose avec les personnes qui l’entourent, et il se cache derrière des valeurs où l’argent, le pouvoir et le bien-­être personnel sont une fin. Au Point-­Cœur, il s’est ouvert petit à petit, et dit avoir rencontré de vrais amis. Cependant, il garde une position ferme quant à ses idées. Durant ma dernière soirée au Point-­Cœur, les jeunes adultes sont à la maison, il y règne une belle ambiance. Mais Fabien garde le visage fermé. Il dit se sentir mal et veut partir, je l’accompagne donc. Moment privilégié au pied de la porte, où nous échangeons sur notre vision du sens de la vie. Il affirme encore que, pour lui, le but de la vie sont la richesse et la gloire, « quant à l’amitié, c’est dépendre des autres, et moi, je ne veux dépendre de personne ». S’attacher à quelqu’un, c’est se confronter de nouveau à la peur de l’abandon ; lui se protège des blessures du passé. Avec son histoire, je ne peux que le comprendre. Tout simplement, je lui parle de ma mission à Cuba, ma découverte de la joie du don de soi, l’importance de l’amitié. Je lui avoue aussi combien il est douloureux pour moi de partir, après deux ans ici, de quitter toutes ces personnes qui me sont devenues chères. Qu’il aurait été plus simple pour moi de rester en France et d’éviter la douleur des « au revoir ». Mais que, pour rien au monde, je ne regrettais cette expérience. Fabien m’écoute, mais conclut que nous sommes différents. Nous nous séparons. Le lendemain matin, c’est l’euphorie du départ : la valise, les derniers « au revoir »… Et puis, cet appel inattendu : Fabien, qui me dit avoir pensé beaucoup à notre conversation : « Tu as raison, je me suis trompé sur l’essentiel… On garde contact, hein ? »

 

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Marie GC. Volontaire à Cuba