Une cigarette au goût d’éternité

Sophie est en mission au Point-Cœur de Berlin. Elle nous parle d’un « ami très cher » :

Sophie

Il vit à l’autre bout de Berlin. Un « pèlerinage » d’au moins une heure et demie est nécessaire pour lui rendre visite dans son home pour personnes âgées (à savoir que notre ami est âgé d’à peine 50 ans) ! Il vit dans une chambre close, une bactérie multi résistante l’isolant du reste du monde. A première vue, cet homme semble confiné à un espace si restreint, prisonnier de sa chambre, prisonnier de son corps tétraplégique dont seules les mains lui obéissent encore, quoique si peu… Mais lorsqu’on passe du temps à ses côtés, lorsque le regard embué se laisse saisir par son regard à lui, lumineux, rayonnant, passant du rire aux larmes comme celui d’un enfant, alors il semble que tout est là. Un mystère de souffrance et d’amour…

La première fois que je l’ai vu, il y a un ou deux ans, j’étais sur la terrasse du home en compagnie de quelques amis. A l’époque, comme il n’était pas encore contaminé, il pouvait être déplacé dans le bâtiment, installé dans une énorme chaise roulante. Cet après-midi-là, il a passé quelques minutes sur le balcon, le temps d’une cigarette et de quelques paroles échangées rapidement. Puis, sans que je m’en aperçoive, l’infirmier l’a ramené dans sa chambre. Le bref échange, et surtout son regard ayant suffi pour me donner le désir de le connaître davantage, après m’être renseignée sur le numéro de sa chambre, je suis allée sur la pointe des pieds lui dire au-revoir et lui demander si je pouvais revenir lui rendre visite. A cette question, j’ai cru qu’il allait tomber du lit de surprise ! J’aurais aimé pouvoir décrire avec des mots le sourire et la merveilleuse expression qui ont alors jailli sur son visage… C’est ainsi que, de visite en visite, l’amitié grandit.

Ses escarres lui font souffrir le martyr. Le personnel soignant, souvent débordé, n’est pas toujours en mesure de répondre à ses besoins, des besoins pourtant si évidents, basiques : le laver, le redresser dans son lit, lui servir le repas avec la cuillère adéquate… Il a besoin de tout. Même avaler est parfois difficile !

Et pourtant, pas l’ombre d’une révolte sur son visage. Pas de résignation non plus. Il pleure parce que l’infirmier de service, lui ayant apporté par inadvertance le repas avec une cuillère conventionnelle, ne prend pas le temps de lui apporter des services adaptés qui lui permettront de manger avec ses mains engourdies. Lorsque nous lui proposons de rester pour lui donner à manger, le visage s’illumine aussitôt, les larmes disparaissent: « Vous feriez cela ? » Il a un grand amour pour la Sainte Vierge et les anges. D’ailleurs, en face de son lit, il y a un petit autel plein de croix, d’angelots kitsch et de représentations du Seigneur. Il y a aussi une petite Sainte Vierge en plastique, que Margit (ma sœur de communauté) a ramenée d’un pèlerinage à Lourdes, pour la plus grande joie de notre ami. Désignant une image des Sacrés Cœurs de Jésus et Marie, il aime à nous rappeler que, « dès le réveil, je vois cette image, alors je pense à vous, « Points-Cœur », et je prie pour vous et pour votre Œuvre ». Quelle grâce d’avoir un tel intercesseur ! A chacune de nos visites, il attend et réclame la Communion. C’est presque étrange, dans cette ville de Berlin si marquée par l’athéisme, de découvrir une personne avec un tel désir des sacrements. Comme un rappel de l’Essentiel…

Un dimanche, alors que nous Margit et moi lui rendons visite, il nous demande timidement si la fumée nous dérange. La question nous étonne ; il s’explique : en effet, il est autorisé à fumer dans sa chambre… mais uniquement si quelqu’un est présent à ses côtés. Comme s’il s’agissait de la plus grande des faveurs, il nous demande si nous sommes d’accord de rester pendant qu’il fume une cigarette. Je crois que jamais je n’oublierai ce moment. Chaque seconde était comme chargée d’une incroyable intensité. Chaque geste devenait presque sacré… En silence, nous avons cherché dans son tiroir le paquet de cigarettes, enfilé la cigarette dans le porte-cigarette noir que nous avons placé entre ses lèvres, puis allumé la cigarette. Le temps était comme suspendu alors que notre ami en savourait chaque bouffée…

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Sophie B. en mission au Point-Cœur de Berlin