Suyapa, mendiante d’amour

Ruelle du quartier du Point-Cœur de Tegucigalpa

A Tegucigalpa, Solène retrouve Suyapa, cette mendiante au cœur assoiffé qui rayonne du Royaume.

De bon matin, alors que nous sortons de la messe, nous apercevons de loin Suyapa. Nous faisant un signe de la main, elle semble également nous reconnaître. Elle mendiait en effet à ce même feu rouge, trois mois plus tôt. Nous l’avions alors saluée brièvement… Naine de nature, Suyapa est une jolie femme de soixante-­cinq ans, à qui l’on pourrait aisément en donner vingt de moins, sans doute par sa voix enfantine et son visage tout lisse qui paraît échapper à la marque du temps. Elle m’a fait tomber à genoux, par sa petite taille mais aussi par sa grandeur d’âme. Elle est pour moi un témoignage vivant : « Vous savez, moi, je n’ai pas de maison, je n’ai pas à manger mais j’ai toujours dormi quelque part et j’ai toujours mangé quelque chose. Je n’ai jamais manqué de rien car je vis de la Providence divine. Le Seigneur me comble de tout. Quel Père pourrait délaisser son enfant bien-­‐ aimé ? » Avec beaucoup d’humilité, elle poursuit : « Il faut apprendre à mendier, mendier, mendier. Il faut savoir mendier. » Elle nous enseigne alors : « Le Seigneur nous envoie des épreuves pour affirmer notre foi. J’ai parfois de telles douleurs dans les jambes que je ne sens plus la force de me lever. Je demande alors à Dieu Sa force et Il me lève. » Quelle belle invitation à reconnaître sa pauvreté et à mendier la grâce de Jésus pour nous relever ! Peu après, elle nous raconte : « Un jour, alors que j’étais en train de mendier, un monsieur m’a violemment craché au visage : « Dégage ! », ce à quoi je lui ai répondu : « Que le Seigneur vous bénisse ! »» Combien son attitude est incarnation de l’Évangile. La même semaine, je médite cette parole de la Bible : « Ne rendez pas mal pour mal, insulte pour insulte. Répondez au contraire par une bénédiction, car c’est à cela que vous avez été appelés, afin d’hériter la bénédiction. » 1 Pierre 3, 8-­‐9 Elle poursuit alors : « Quelques jours plus tard, cet homme m’a demandé pardon et m’a remerciée de lui avoir répondu avec bonté. Je lui ai dit : « Comment pourrai-­je vous répondre autrement ? Vous êtes le fils de Marie, nous avons la même Mère. Nous sommes frères. »» Suyapa est pour moi un ange que Dieu a mis sur mon chemin, afin de ne pas m’égarer, afin de m’aider à vivre la mission avec tout ce que je suis, mais aussi avec tout ce que je ne suis pas, avec ce que le Seigneur me propose de devenir par Sa grâce. C’était touchant, un moment un monsieur s’est arrêté au feu vert pour nous lancer par la fenêtre : « C’est superbe ce que vous faites ! », avant de démarrer rapidement, sans bien même nous laisser le temps de réagir. La gratuité, quelle belle chaîne de charité ! C’est fou comme l’amour est contagieux, quand on sait le recevoir. Ça me fait penser à Mère Teresa qui nous met face à nos responsabilités face au sort de l’humanité : « La paix commence par un sourire ». Simple mais puissant ! Suyapa nous confie plus tard : « J’ai en moi cette cicatrice de ne pas me sentir aimé. Et vous m’avez offert ce qu’il y a de plus précieux, votre amour dont j’ai tellement besoin, cet amour que je n’ai jamais reçu de mes parents. Ce n’est pas l’argent que je recherche, je recherche de la tendresse, quelqu’un qui m’aime. Vous êtes les anges que Dieu m’a envoyés pour m’aimer aujourd’hui. » Et alors que nous la serrons très fort dans nos bras, elle se met à prier ouvertement en pleurant à chaudes larmes : « Merci Seigneur de m’avoir envoyé ces trois petits anges. Ils m’ont vue de loin, m’ont saluée de la main, ont continué leur chemin et quelques secondes plus tard ont fait demi-­tour pour venir m’embrasser. Merci de les avoir amenés à moi, Seigneur. » Au moment de nous quitter, elle s’exclame : « Quand est-­ce que l’on va se revoir ? Comme je voudrais que vous m’emmeniez à la messe ! Comme je voudrais vous adopter tous les trois ! Je vous en prie, priez-­pour moi. Votre amour et votre prière seront mes plus beaux trésors. » Suyapa me rappelle le charisme de notre mission. Nous ne sommes pas là pour faire, mais d’abord pour être. Nous sommes là pour aimer, c’est la plus grande soif de l’humanité : être aimé. Et c’est amusant, car deux semaines plus tard, en allant me reposer à nouveau chez Alessandra, je souhaitais de tout cœur la revoir. Avec Estefanía, nous avions tout prévu : mettre le réveil plus tôt pour aller la chercher au feu, l’emmener avec nous à la messe comme elle en rêvait, et partager dans la rue un petit-­déjeuner « improvisé ». Finalement, rien de tout cela. Car au feu, pas de Suyapa ! Et à l’horizon, seulement le flux ininterrompu de voitures. C’est vrai que j’étais déçue. Mais en même temps je rendais grâce : « Merci Seigneur car tu me fais comprendre que cette amitié est Tienne. Elle ne m’appartient pas. Elle m’est donnée, je ne peux la posséder. Je la remets entre tes mains. Que ce soit, non ma volonté, mais bien Ta volonté Seigneur. Ça, c’est la liberté ! »

 

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Solène deF. En mission au Honduras