Qui sont ces visages qui rendent notre quartier si beau ?

Premiers regards sur son quartier de mission : Pierre-Vincent ouvre grand les yeux sur ce/ceux qui l’entoure(nt) à Arafat, quartier du Point-Cœur de Dakar.

Marie-Christine et son regard timide

Je ne pense pas que l’on puisse dire que notre quartier est beau. Les rues sont faites de sable, on trouve des chiens errants et des chats plein de puces, des chèvres en liberté se nourrissant des restes de repas et de carton lorsqu’elles ont un petit creux (nos amis disent que c’est bien pour la digestion), des vaches avec des cornes de trente à soixante centimètres, heureusement très douces… A cela, vous ajoutez les centaines de raccords électriques sur un seul poteau et les déchets qui traînent un peu partout. Enfants comme adultes jettent tout dans la rue, du morceau de journal qui enveloppe leur sandwich aux spaghettis (PDJ local), en passant par le sachet de bonbon. Tout est jeté, la rue est une poubelle. Cependant, tous les matins à 6h30, les femmes d’un même immeuble se relaient tout au long de la semaine pour balayer la portion de rue devant leurs immeubles, puis s’en vont évacuer ces déchets au passage du camion poubelle vers 9h (vous ne pouvez pas le louper, il klaxonne si fort et si longtemps…). S’en suit alors une longue file de femmes qui attendent, sacs poubelle à la main, de pouvoir jeter la récolte du matin. Ces femmes veulent que leurs enfants puissent grandir dans une rue propre. Elever leurs enfants dans la dignité, voilà le fond de leurs gestes. Les rues sont ainsi propres le matin et sales le soir : la vie est un cycle, je le savais, mais je ne connaissais pas ce cycle-­là. Non, notre quartier n’est pas beau extérieurement et selon nos critères il est laid. Si vous demandez à un habitant d’Arafat s’il trouve son quartier beau ou laid, il vous regardera l’air ahuri et ne comprenant pas vraiment la question. Effectivement, s’il est né ici, c’est son quartier, c’est comme ça. Le seul point de comparaison dont il dispose ce sont les maisons des blancs dans les séries TV Novelas qu’ils passent leur temps à regarder (avec tous les matchs de foot). Ah oui, j’oubliais ici, blanc se dit « Toubab » et Toubab = riche et modèle de beauté. A chaque fois que vous marchez dans la rue pour aller prendre votre bus, les taxis qui passent ont la fâcheuse manie de vous klaxonner. « Un toubab est riche, il ne marche pas, il cherche un taxi donc je le klaxonne ».
Non, notre quartier n’est pas beau extérieurement. Avec le temps on s’habitue. Et surtout, il est beau et riche de tous nos amis. Ce petit Marcel qui vous saute dans les bras dès que vous franchissez le seuil de la porte, la voisine d’en face, Eva da Costa, qui vend des shampoings en écoutant du rap toute la journée sur son enceinte. Elle a toujours une minute pour vous apprendre quelques mots de Wolof, elle est également joueuse de foot pro. Cette petite Marie-­Christine qui vous regarde les yeux grands ouverts de derrière un poteau avant de venir vous réclamer timidement un câlin. Diminega, sa mère, qui passe son temps à travailler pour scolariser ses enfants. Elle m’a appris à cuisiner sénégalais, c’est déjà une grande amie. Oui, la beauté de notre quartier est cachée dans les visages de nos amis. C’est vrai au Sénégal, mais c’est aussi vrai en France. Dans notre quotidien, on trouve la beauté de notre journée dans une rencontre, un footing, un dîner avec des amis et non dans une ligne de métro que l’on connaît par cœur ou encore ce trajet que l’on refait pour la énième fois. C’est une des premières choses que j’ai apprise ici, la laideur de notre quartier ne conditionne pas notre capacité à apprécier la vie et à aimer nos amis qui nous aimaient même avant notre arrivée. En effet, quelle joie pour moi de m’être senti aimé tout de suite. Dès mon arrivé dans la maison, une vingtaine de dessins d’enfants venaient en témoigner. Des « Bienvenue Pierre-­Vincent ! » écrit bien maladroitement et des petits hommes crayonnés ressemblants davantage à des oiseaux qu’à un volontaire Point-­Cœur. Beaucoup d’enfants connaissaient déjà mon prénom. Ils toquent à la porte durant toute la première semaine pour rencontrer le ku Bes (nouveau en Wolof). Les vingt-­cinq années de notre Point-­Cœur dans le quartier et le sens incroyable de l’accueil des Sénégalais expliquent que l’on se sent bien tout de suite. Vingt-­cinq ans de présence c’est vingt-­‐cinq ans d’amitié, certes les volontaires défilent et restent un ou deux ans, mais le lien perdure. Lorsqu’on arrive, on reçoit des amis en héritage, vingt-­cinq années d’héritage.

 

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Pierre-Vincent D En mission à Dakar