« Qu’est-­ce que je peux faire avec l’argent de mes fils, si c’est de leur amour dont j’ai réellement besoin ? »

Le Point-Cœur de la Ensenada et des amis pour le départ d’Alessia

Il est bien une pauvreté plus profonde que tout, celle de la solitude.  C’est le cri des amis du quartier de la Ensenada, où Point-Cœur qui existe depuis 26 ans ! Gaétan nous raconte ces rencontres.

Je souhaiterais partager avec vous une des souffrances à laquelle nos amis sont confrontés, pour vous permettre d’entrer plus dans la réalité du quartier : Une des grandes souffrances dans notre quartier n’est pas la pauvreté matérielle, même si toute la partie haute de la Ensenada n’a toujours pas accès ni à l’électricité, ni à l’eau potable. Nous avons des amis qui vivent dans une pauvreté extrême, ne sachant pas si le lendemain, ils auront assez pour nourrir leur famille. Néanmoins, ce n’est pas une réalité toujours visible lors d’une rencontre, car ils reflètent l’espérance et sont persuadés de ne pas être seuls dans cette lutte quotidienne. Ils savent bien valoriser l’essentiel, être conscients de tout ce qu’ils reçoivent, d’ailleurs bien mieux que nous. La souffrance avec laquelle nos amis sont souvent confrontés est la solitude. « Qu’est-­ce que je peux faire avec l’argent de mes fils, si c’est de leur amour dont j’ai réellement besoin ? » nous a commenté Gloria (soixante-­quatorze ans), en parlant d’un de ses fils parti aux États-­Unis il y a quelques années. Il est parti à l’occasion d’une opportunité professionnelle plus favorable et, avec l’espoir de commencer une nouvelle vie en laissant sa fille, ses frères et sa mère dans le quartier. Gloria est une grande amie du Point-­Cœur, qui se rappelle très bien de l’arrivée des premiers missionnaires. Depuis qu’elle est petite, elle a beaucoup souffert. Elle a commencé très tôt à travailler pour ses parents, sans pouvoir terminer l’école. Ses parents l’ont ensuite envoyée, avec ses frères, à Lima où elle a été plus ou moins exploitée, continuant à travailler dans la maison de son oncle. Quelques années plus tard elle s’est retrouvée mère célibataire de quatre enfants. Elle n’a pas arrêté jusqu’à ce que ses enfants aient grandi et soient devenus indépendants. Son plus grand souhait était de transmettre tout son amour à ses enfants, tout ce qu’elle avait trop peu reçu pendant sa jeunesse. Lors d’un dîner dans notre maison, elle nous a raconté l’histoire de son fils et nous a raconté ce que je cite plus haut. C’était une très belle rencontre, car Gloria ne s’était jamais tant ouverte à nous. En même temps, voyant la tristesse sur son visage, nous avons découvert sa plus grande souffrance, celle de la solitude. Cette solitude d’une mère qui a laissé partir son fils, qui n’est pas prêt de leur rendre visite, car un retour au Pérou serait trop compliqué. La solitude d’un fils immigré dans un pays étranger, loin de sa famille, probablement traité comme un migrant de plus, pas vraiment accepté ou respecté par les autres. Quel sentiment si étrange, de connaître l’histoire d’un « migrant de plus », de connaître le quartier dans lequel il a grandi, sa maison, d’être assis autour d’une table avec sa mère, qui est notre amie et avec laquelle nous partageons cette souffrance.
La solitude a tant de visage dans notre quartier : Jhimmy (quarante ans), qui vit dans une maison avec une grande partie de sa famille, mais qui ne se sent pas en confiance avec ceux qui l’entourent. Estrella (seize ans), qui vient d’accoucher et vit avec son petit ami dans une toute petite chambre de sa maison. Ses parents ont séparé la chambre du reste de l’habitation, car ils ne veulent pas qu’elle participe à la vie familiale. Abuela Maria (abuela veut dire grand-mère), soixante-­dix-­huit ans, de retour dans le quartier, après avoir passé quelques mois en province. Ses genoux ne lui permettent plus de marcher, elle se retrouve donc immobile dans une pièce de sa maison. Son fils, qui vit à proximité de sa maison est rarement auprès d’elle et elle n’a presque pas de contact avec ses amis, du fait qu’elle ne sort plus de chez elle. Daniel (treize ans), dont les parents ne s’occupent pas, car le père travaille toute la journée et la mère, ayant un retard intellectuel, n’est pas capable d’être autoritaire envers son fils. Ce qui fait qu’il se retrouve souvent à traîner dans les rues.
Souvent, ce n’est pas facile de se rendre compte de ce que Gloria a pu vivre pendant les cinquante dernières années et continue à vivre aujourd’hui, ce qu’Estrella ressent avec son fils dans sa chambre ou ce que Daniel pense, quand il ne veut pas quitter le Point-­Cœur pour retourner chez lui. En sortant des visites, après avoir passé du temps avec nos amis, je me demande de qu’elle manière pourrais-­je ressentir mieux leurs souffrances pour pouvoir les comprendre davantage et les accompagner. « Ce n’est pas la pauvreté pour la pauvreté, c’est la pauvreté comme expression de compassion. La pauvreté est d’abord une question de cœur : « Heureux les pauvres de cœur ! » (Mt 5, 3) La pauvreté est d’abord une question d’être … » En relisant ces citations des lettres qui ont été envoyées aux premiers missionnaires, je me redis : l’importance ce n’est pas de tout comprendre. On ne nous demande pas de ressentir les mêmes souffrances que nos amis, on ne nous demande pas de vivre d’une manière encore plus simple pour s’identifier à la vie de nos amis les plus pauvres, car « jamais nous ne serons pauvres comme les pauvres que nous côtoyons». Par contre, ce qui nous est demandé, c’est d’être présents auprès d’eux, présents avec toute notre attention, nos faiblesses, nos limites, nos incompréhensions. « La seule soif que l’homme poursuit d’âge en âge, est celle d’une présence. »

 

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Gaétan LM Volontaire en mission au Pérou