« Pars heureuse ! »

La mission se termine, et elle est même terminée… Chiara revient sur ce moment important des au-revoir de son Point-Cœur en Inde à travers des rencontres.

Je vous écris du train qui me ramène à Marseille. L’environnement a bien changé depuis mon retour en Europe. Le TGV n’a pas grand-­chose à voir avec le train que je prenais parfois pour me rendre à Chennai. Le wagon est silencieux, j’ai un fauteuil bien délimité qui peut même s’étendre pour une petite sieste, les fenêtres sont fermées, les gens sont calmes. Pas de wagon réservé aux femmes, pas de voisines sur ma banquette pour discuter, pas de bébé à calmer, de vendeurs qui passent proposer aux voyageurs des friandises, du thé, des bijoux, des fleurs et des légumes. Comme en Inde, je regarde le paysage qui défile. Je pourrais dire que le calme me pousse à l’admiration des terres au-­delà de la fenêtre, pourtant, en Inde j’ai appris à assimiler le bruit comme partie intégrante de la vie : me réveiller le matin avec la musique du temple voisin, entendre les vendeurs ambulants crier le nom de leurs marchandises pendant l’adoration, un temps de prière silencieux le matin. Certes les klaxons étaient parfois pénibles pour une française habituée aux villes peu peuplées et aux grands espaces calmes, mais j’ai appris à ne pas lutter contre le bruit mais à l’inclure dans mon environnement, et si c’est parfois trop dur de l’accueillir, de le laisser couler. C’est ainsi que j’ai appris à prier avec le vendeur de poissons, les voisines qui se disputent, le bébé qui pleure et que, de retour à Marseille, je pourrai prier avec le cri des goélands et les sirènes de pompier.

Chiara avec Selima akka

Je me revois un mois plus tôt dans la rue du Point-­Cœur, au moment de dire au revoir aux femmes qui ont été mes voisines et mes guides pendant plus de dix mois. Mes yeux se mouillent aux dernières paroles échangées. Sandra akka me regarde alors en disant : « Il ne faut pas pleurer », puis en lançant le poing en l’air comme un cri de guerre : « Pars heureuse ! » Tel un combattant, elles me lancent sur le champ de bataille de la vie. Suis-­je seulement prête ? Elles aussi savent que je n’étais là que pour un temps. C’est difficile pour elles, il faut toujours recommencer, accueillir des nouvelles et accepter de s’attacher à elles tout en sachant qu’elles partiront un jour. Les amis me l’ont beaucoup dit : « Tu arrives, tu ne parles pas la langue, et une fois que tu parles tamoul, que l’on te connaît bien tu repars ! » « Une nouvelle volontaire arrive bientôt ! », leur dis-­je pour leur remonter le moral. « Ça ne sera pas pareil. » C’est vrai, ça ne sera pas pareil. Car chaque volontaire est différent et chaque amitié est différente. Pour ma part, j’étais à l’aise dès le début avec les femmes, mais la mission m’a aidée à me mettre à la hauteur des enfants avec qui cela était plus compliqué au début. La mission m’a appris à compter sur les autres, à partager mes joies et mes difficultés en communauté ou avec les amis. Elle m’a aussi appris à lâcher les règles trop rigides, à accepter que les parties de mikado se transforment en concours du plus grand nombre de bâtons en bois dans les cheveux ou en concert de percussion sur la boîte du Memory. J’ai appris que, en fin de compte, la grande finalité de tout c’est l’amour, la manière de me mettre à l’écoute de celui qui est en face de moi.

En Inde, j’ai découvert une culture où l’on ne fait rien à moitié, où il faut plonger entièrement dans la vie, circuler entre les motos, manger avec les doigts, parler fort, où les cinq sens sont continuellement sollicités. J’ai découvert des modèles de vie spirituelle à l’instar de Rosemary akka et Selima akka, qui ont fait de leur vie une prière perpétuelle. Deux femmes, l’une catholique et l’autre musulmane, avec des vies difficiles, marquées par la solitude ou la maladie et qui offrent toutes leurs souffrances à Dieu. Entre deux douleurs, Selima akka, le corps meurtri par une décharge électrique alors qu’elle était adolescente, et qui a subi une vingtaine d’opérations, murmure souvent : « God is great. » (Dieu est grand) Dans chaque maison les amis me font leurs dernières recommandations : « Tu étudies bien, tu travailles bien, tes parents doivent te trouver un bon mari, après tu as de beaux enfants et tu reviens nous voir ! — Kandippa ! » (C’est promis !)

 

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Chiara F. En mission en Inde