Où se trouve la beauté de nos amis ?

Mama Julia et Bertille

De retour depuis peu de sa mission au Point-Cœur de Barrios Altos, Bertille se livre sur cette expérience qui reste mystérieuse et bien réelle.

Si je devais résumer ma vie avec vous aujourd’hui, je dirais que ce sont d’abord des chansons de reggaetón. Car si Dieu laisse son serviteur se reposer, le reggaetón et la salsa ne laissent pas ce luxe dans mon quartier. J’ai fait mienne la prose de haute volée qui me permettait étonnamment de communiquer plus facilement avec mon entourage qu’avec des citations bibliques. Il y en a même une qui a traduit, en des termes simples, le fondement de toute ma mission : « Tú me partiste el corazón, ¡Ay mi corazón! Pero mi amor no hay problema, ahora puedo regalar un pedacito a cada nena… » Maluma n’avait probablement pas une soudaine fibre dominicaine quand il a écrit sa chanson, mais en disant que s’être fait briser le cœur lui avait permis d’offrir un petit bout à chaque fille, il traduisait façon Barrios Altos ce que disait le Père Dehau : « Le cœur de l’apôtre, comme celui de son divin Maître, appartient à tous : tous ont le droit d’entrer dedans. » C’est ce que cette année m’a appris : le fondement de toute vie évangélique est de tout livrer à Dieu et d’offrir son cœur à l’autre pour qu’il y trouve ce qu’il cherche. Et cela ne peut se faire sans se débarrasser des innombrables couches de peurs et d’idéaux dont on le recouvre pour se protéger. J’avais besoin de tout jeter par les fenêtres puis de me jeter moi-­même par la fenêtre pour comprendre cela, et je rends grâce à tous ceux qui l’ont permis. En manque de tout, prenant de plein fouet toute la souffrance qui me faisait si peur, je n’ai jamais expérimenté un tel bonheur, ni une telle liberté.
J’ai commencé cette lettre un mois après mon retour, en me disant qu’elle serait l’apothéose de mon témoignage, que j’y mettrais tout ce qu’il y a de plus beau dans ma mission, dans mes amis. La réalité, dans une attitude proprement dictatoriale, a refusé de se conformer à mon projet si bien ficelé, et trois mois plus tard j’étais toujours bloquée devant ma page. Cette année a transformé ma vie dans ses plus petites dimensions. Pourtant, quand j’essaie de parler du Pérou, je me heurte à un obstacle des plus frustrants : il me semble impossible de transmettre ce qui compte le plus pour moi et dépasse sans nul doute tout le reste. Je peux parler de Dieu (un peu), de mon quartier créole et de son charme désordonné (beaucoup). Mais je n’ose m’étendre sur ce qui a fait la magie de ma mission : mes amis et mes frères. Comment expliquer à quel point ils sont merveilleux quand au détour d’un « mais comment sont-­ils ? » je n’ai pas l’ombre d’un argument pour décrire leur beauté… En cherchant la beauté dans chaque personne qui demandait mon amitié, j’ai découvert qu’elle ne se situait pas là où je la trouvais avant (dans ses qualités) mais dans son âme. Ce petit bout de divin que porte chaque homme et qui est, au-­delà de tout trait de caractère, la marque unique de sa personnalité. C’est quand on a accès à cette toute petite chose que la personne devient passionnante. L’amour est complètement sous-­coté, en fait, c’est un terrain d’exploration tout à fait fascinant ! Il est difficile de décrire une expérience aussi grande quand on l’a vécue à travers des choses si simples. Poursuivre mon entourage avec ma musique de barbare en leur promettant que ça les rendra joyeux ne m’est pas trop difficile. Leur faire comprendre combien sont émouvantes les lettres d’adieux de Fátima, faites de chansons de reggaetón recopiées devient étrangement compliqué. C’est probablement parce que les mystères auxquels nous touchons nous dépassent complètement.

 

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Bertille D. En mission au Pérou