« Je ne suis pas venue faire une cure zen »

Bertille pendant sa formation à Vieux-Moulin

Avec ses mots, Bertille, fraichement arrivée au Point-Cœur de Barrios Altos à Lima, se laisse bousculer et découvre la compassion au cœur de ses rencontres.

Le moustique de la Providence :
Un beau matin d’hiver, la poussière s’étant levée sur Lima et les oiseaux chantant, je m’en allais gaiement sur mes nouvelles terres quand soudain, je fis LA rencontre : Roxana. On tambourine à la porte et quand Andzrej (volontaire polonais) ouvre, un ouragan vêtu de rose pétard entre, tourbillonne dans la cuisine, s’assoit, réclame un thé, se lève, salue tout le monde et se rassoit en réclamant de quoi faire un dessin. Gaëtan me présente Roxana, « qui fait quasiment partie de la communauté car elle vient tous les jours à chaque repas ». L’intéressée me repère, se relève, me salue, se rassoit, se relève, me fait un câlin… Le repas se passera dans la même ambiance, en l’écoutant redire dix fois les mêmes choses sur sa maman qui est à l’hôpital. Elle a environ trente ans et souffre d’un léger handicap. Elle prend tout l’espace sonore pour parler ou manger d’une façon particulièrement… créative, et pourtant toute la communauté la gère avec disponibilité et patience, joyeuse de l’avoir pour le déjeuner. Le soir, quand je suis fatiguée et que j’ai besoin de tranquillité, elle revient. Elle m’apparaît rapidement comme un petit moustique de la Providence, celui qui vient me tournicoter autour et m’embêter en me demandant pourquoi je perds patience. « N’étais-­tu pas venue aimer les plus moches et ceux que personne n’aime ? Tu es sûre que c’est suffisant d’aller papoter avec les petites mamies qui te disent que tu es belle ? » Et bim. Je n’aime pas toujours son humour mais je suis quand même contente qu’elle me rappelle que je ne suis pas venue faire une cure zen, « se trouver à travers l’autre dans un pays lointain ».

Premier match Souffrance vs. Bertille, 1-­0 pour la souffrance :
J’ai fait ma première visite au Hogar de la Paz (Foyer de la paix) avec les Sœurs de Mère Teresa, où nous allons tous les vendredis. Ce que j’ai vu là est à la fois terrible et magnifique. Ce qui est terrible est la souffrance qu’il y a partout et qui obnubile au début. Ce qui est magnifique est le formidable espoir de tous les gens valides qui s’occupent des garçons avec un naturel et un amour que je n’avais jamais vus. Ce lieu ressemble à une cour des miracles avec des saintes en sari blanc immaculé qui s’agitent partout avec un grand sourire amoureux de la vie et des autres. Elles semblent survoler les difficultés, la souffrance, la laideur et la difformité, pour ne donner qu’un amour joyeux. Soit elles n’ont pas été construites dans le même matériau que les humains, soit le ciel a un sacré service « Mère Teresa ». Ce que j’avais connu en France du handicap était plus ou moins une particularité d’un des enfants de la famille, qui ouvre le cœur de tous ceux qui l’entourent. Ici, j’en ai vu un versant beaucoup plus agressif et solitaire. Notre mission est de donner à manger aux garçons (facile). J’essaie avec un premier et c’est un échec complet : il semble dormir, je n’arrive pas à le redresser bien et à lui ouvrir la bouche car j’ai peur de lui faire mal. La permanente me dirige vers un autre, « plus facile » : Angel. Il a quatre longues dents en bas et pendant tout le temps où j’essaierai de lui donner à manger, j’entendrai ses dents crisser sur la cuillère en inox pendant qu’il essaie d’avaler ce que je lui donne. Ce bruit me vrille encore les oreilles. Il doit avoir environ trente ans ; trente ans, coincé dans un corps qui ne comprend pas comment on fait pour avaler… En passant devant un garçon à l’air sombre et perdu, Charlotte me prévient que je ne dois pas le saluer, lui parler, ni même le regarder dans les yeux, sinon il fait une crise. Il souffre d’une forme d’autisme particulièrement dure. Il erre toute la journée sans but, sans pouvoir entrer en communication avec personne. Il m’est insupportable de le voir ainsi, sans pouvoir rien faire. Ceux qui sont en chaise roulante peuvent au moins voir ou entendre qu’il y a des gens qui prennent soin d’eux, communiquer un tant soit peu… Je suis restée interdite devant eux, je ne sais pas comment absorber ces souffrances qui sortent de tous les côtés. Je ne sais pas comment être efficace, sans perdre de vue l’objectif : il s’agit d’offrir une amitié respectueuse. J’ai au moins appris que la première étape est de prêter attention à tous les petits détails : les Sœurs expliquent que chaque chose doit être faite en pensant à l’importance de la personne que l’on sert, jusque dans la façon de tout briquer, changer d’assiette pour chaque plat ou bien mettre la serviette d’anniversaire le jour dit. Dur dur l’apostolat, mais éclairant : je ne suis pas là pour rien et il y a du travail.

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Bertille D. Volontaire au Point-Cœur de Barrios Altos