Mía, une figure du Point-Cœur de Barrios Altos

Au cœur de ce quartier anciennement colonial de Lima, Barrios Altos, le Point-Cœur installé depuis 24 ans, est un refuge pour les enfants et aussi pour ceux devenus grands… Laetitia nous présente Mía, une habituée de ce lieu d’amour !

Mia sortant le gâteau du four

Cette petite fille, belle et fine ne vient jamais seule au Point-­Cœur. Elle vient avec sa petite bande. Du haut de ses dix ans, elle sait toujours s’entourer pour se faire remarquer, manier son petit monde et, d’une certaine manière, amène son public pour faire le pitre ! Je sais qu’elle a fait tourner en bourrique plus d’un volontaire et qu’elle n’est pas des plus simples à gérer, surtout quand elle entraîne avec elle ses quatre-­cinq amies. Elle est capable de vous faire croire que sa petite sœur est mourante à l’hôpital, alors qu’elle n’a pas de petite sœur, capable de vous supplier de dormir au Point-­Cœur car elle est à la porte de chez elle et qu’il est 11h30 du soir, alors que la porte de chez elle est bien ouverte. Magnifique actrice ! Ma première rencontre avec elle n’a pas failli à la règle : j’ai été testée… sauf que le résultat n’a pas forcément été celui qu’elle attendait. Avec sa petite voix de sainte nitouche, elle me posa cette question, alors que je lui avais donné un verre d’eau : « Si, à tout hasard, hermanita, je m’étouffe au moment où je bois, et par malchance, je crache toute mon eau sur toi, tu réagirais comment ? » Je lui réponds gentiment que je suis certaine qu’avec tout le respect dont elle fait certainement preuve, elle éviterait à tout prix qu’une seule goutte d’eau tombe sur moi. Effectivement, elle fait alors semblant de s’étouffer et recrache son eau, de sorte que seulement quelques gouttes tombent sur le bout de mes pieds. Et elle continuait sa provocation quand, tout à coup, je lui versai un quart de verre d’eau sur la tête… en lui retournant la question ! Elle, et toutes ses amies avec, étaient sous le choc, mais le test avait été gagné. Elle ne m’a plus jamais regardée de la même façon et, tout en continuant à me provoquer, une affection spéciale était née entre nous. Mía a ses raisons pour être si provocante et chercher à tout prix l’attention des adultes. Elle vit dans des conditions terribles, pour dire vrai. Ses parents ne sont pas là. Elle vit chez son grand-­père qui passe le plus clair de ses journées ivre. Ils n’ont pas d’eau courante, je pense, leur maison (une pièce) est minuscule. Je ne connais pas tous les détails de sa  vie, mais elle a certainement déjà vécu beaucoup de choses que personne n’aimerait vivre au cours de toute une vie. Elle semble avoir grandi toute seule, et plus vite que n’importe quel enfant. Son cœur semble s’être durci, protégeant sans doute, comme dans un coffre-­fort sa petite humanité. Un jour, elle est venue me demander de lui soigner un doigt de pied. Là encore, j’imagine que c’était un peu un test pour voir si j’étais prête à lui consacrer du temps, voir comment j’allais m’en sortir. Il faut dire qu’il était bien tard le soir. Surprise que j’accepte, elle a elle-­même accepté de se laisser soigner. Je l’ai laissée entrer seule pour qu’elle soit libre de son public. Et pendant quelques minutes, j’ai pu sentir une vraie sincérité et peut-­‐être même un peu de tendresse. Une autre fois, nous l’avons invitée à passer une après-­midi à la maison avec cinq ou six autres filles préadolescentes pour des activités manuelles. Pas tellement motivée par les petites perles, je l’ai aidée à finir son collage de perles et l’ai invitée dans la cuisine à commencer avec moi l’atelier suivant pour faire un gâteau pour le goûter ! Elle était ravie d’être toute seule avec moi dans la cuisine, et toute fière d’apporter une vraie collaboration à l’après-­midi. J’étais profondément touchée par ces petits moments, où la gratuité de l’amour a fait naître chez elle un moment de vérité. Tout à coup, elle oublie de se regarder, elle oublie de maintenir son image de clown ou de révoltée, et elle reçoit la vie avec une joie sincère. Cela ne dure pas longtemps, et pourtant cela vaut de l’or. C’est dans ces moments que je reconnais la vraie « Mía », celle voulue par Dieu, celle dont le cœur blessé n’attend qu’une chose, c’est d’être aimée et regardée. Je vous confie cette petite fille, que je porte beaucoup dans mon cœur.

Enfin, je vous partage une dernière anecdote, toute petite. Ce quartier est particulièrement typique par ses « quintas ». Ce sont des genres de mini-­quartiers dans le quartier. On entre par un portail qui semble donner sur une cour et l’on entre dans une petite ruelle, qui ouvre sur un petit monde fermé dans un pâté de maisons. Les ruelles minuscules sont des lieux idéaux pour les voleurs qui cherchent à échapper à la police, mais c’est aussi le lieu idéal pour les enfants qui veulent jouer à l’abri des voitures. Du coup, depuis de nombreuses années, le Point-­Cœur va jouer avec les enfants une matinée par semaine, une fois dans une quinta, une fois dans une autre. Une fois, donc, j’étais assise par terre sur la petite place d’une quinta, où trône un petit sanctuaire marial (comme à chaque coin de ruelle), toujours fleuri. En peu de temps, les enfants débarquent et l’on commence à jouer. J’étais prise par mon jeu de dominos, quand passe un groupe de quatre-­‐cinq jeunes, d’une vingtaine d’années. Ils ne semblent pas de bonne fréquentation, un peu provocants, se croyant visiblement un peu les rois du monde. Mais je vois l’un d’eux réagir en nous voyant. Son visage est comme réveillé et il hésite à s’arrêter. Finalement, il lance : « Puntos-­Corazón », tout en continuant sa route. Et je me demande combien dans cette quinta auront grandi en jouant avec des volontaires Points-­Cœur. Et je me demande ce que chacun garde dans son cœur de cette expérience. Je me dis qu’il est bien justifié de dire que Points-­Cœur est un signe. Nous ne pouvons être la solution aux problèmes de l’enfance dans le monde. Mais nous pouvons être un signe. Simplement par le fait de jouer aux dominos, nous espérons être un signe pour ces enfants que quelqu’un les aime. Et de manière plus cachée, notre présence est pour les plus grands, un rappel de quelque chose de vrai, vécu il y a dix ou quinze ans, quelque chose dont leur cœur a toujours autant soif, c’est à dire d’une amitié où la violence n’a pas sa place, où la drogue n’a pas sa place, mais où la joie vient simplement d’un cœur ouvert pour aimer.

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Laetita P. En mission au Pérou