La libération de Don Efraïm

Ami du Point-Cœur du El Salvador, Don Efraïm a passé deux ans en prison. Solène raconte cette amitié et sa sortie de prison.

Visite en prison. De gauche à droite : Don Efraïm, Pierre, Solène et Doña Alma

Nous sommes très proches d’une famille, qui a traversé une immense épreuve. Don Efraïm, mari et père de deux enfants, a été emprisonné plus de deux ans, alors qu’il était innocent. J’ai pu aller le visiter quelques dimanches avec sa famille. La première fois que je l’ai vu, il m’a accueilli comme un père. J’étais touchée par sa bonté et sa tendresse. On a partagé un long repas avec quelques-uns de ses amis de prison et sa famille. C’était fort. Nous avons aussi accompagné Doña Alma, son épouse, lors des dernières audiences (et jusqu’à l’audience finale), faisant acte de son innocence. Je n’oublierai jamais ce câlin plein de gratitude et d’émotion échangé entre l’avocate et Don Efraïm, à la fin de l’audience finale. Quel chemin ils ont parcouru ensemble ! Combien elle s’est battue pour lui jusqu’au bout ! Ça doit être une belle sensation de rentrer du travail avec la conscience heureuse que la justice ait été accomplie. Le lendemain matin, nous sommes allés le chercher à la prison, bien qu’il ne soit sorti qu’en fin d’après-­midi. Mais ça, on l’ignorait, puisque chaque heure, les gardiens nous disaient qu’il sortirait dans l’heure même. Malgré l’apparente inutilité de ma présence, j’avais la conviction que j’étais là où je devais être, rentrant un peu plus dans la vie de mes amis, faisant mien ce qui les anime, prenant part à l’intimité des retrouvailles familiales. C’est quelque chose que je comprends de plus en plus : aimer, c’est montrer à l’autre, par ma simple présence, que sa vie est importante à mes yeux, que sa vie a de la valeur, que ce qui m’importe, c’est lui, ni plus ni moins. « Avant de faire pour, nous voudrions être avec », écrit Jean Vanier. On ne dirait pas comme ça, mais je me rends compte que c’est tellement plus exigeant d’être avec que de faire pour. De l’autre côté de la prison, lors de ses premiers pas de liberté, Don Efraïm a eu un très beau geste. Après nous avoir embrassés, il s’est s’agenouillé sur le béton pour rendre grâce à Dieu. Puis, de retour chez lui, il s’est mis à genoux, face contre terre, pour embrasser le sol de son foyer. « Home, sweet home! » : cette chanson devait résonner dans sa tête tout autrement…
Le 15 Septembre, jour du mariage de mes amis Lauranne et Guilhem, jour de la fête nationale du Honduras et, également, jour de la fête de Points-­Cœur (Notre-­Dame-de-la-Compassion), nous avons célébré chez nous une messe d’action de grâce pour la sortie de prison de notre ami. L’homélie m’a marquée. En voici quelques mots : « Y a t-­il une personne ici qui n’ait jamais connu de croix ? Nous avons tous nos croix, que ce soit la maladie, le deuil, la dette ou la séparation. Et la question n’est pas de savoir si l’on va ou non porter la croix. Car la croix est là, de toute manière. On ne peut ni la fuir ni la nier. La question est de savoir si l’on va porter la croix avec ou sans Dieu. Dieu ne permet jamais un mal duquel ne puisse sortir un bien plus grand. Alors, aide-­moi Seigneur, à ne pas te demander d’éloigner la croix de moi mais à te demander de l’embrasser. Là où tout le monde veut fuir, donne-­moi la force de rester debout près de la croix, à l’école de Marie, qui a connu la douleur immense de voir son Fils mourir sur la croix. Au pied de la croix, elle a uni sa douleur au cœur du Christ. » Après cette messe grave et joyeuse, nous étions une trentaine d’amis du quartier à partir en pèlerinage jusqu’au lieu d’apparition de la Vierge de Suyapa, patronne nationale du Honduras. Le prêtre qui l’a accompagné toutes ces années nous a fait part des merveilles que Dieu a fait dans le cœur de son ami : « Si tu me permets Don Efraïm, quand je t’ai connu, t’étais loin d’être un pilier d’Église ! La prison t’a transformé. Tu as appris à aimer ta femme, à aimer tes enfants. Et tu y as fait une rencontre avec Dieu ». Quelle conversion! Je suis aussi émerveillée par la fidélité à toute épreuve de Doña Alma, qui l’a visité pendant deux ans, chaque dimanche, affrontant la queue de plusieurs heures avec un grand sourire et de beaux gestes d’attention et de consolation envers ses voisines de file. Doña Alma a si bien incarné cette parole durant ces deux dernières années : « Les seuls regards d’amour sont ceux qui nous espèrent. » Arrivés sur le lieu d’apparition, Don Efraïm nous a donné un beau témoignage. Il a ranimé l’Eglise et l’es-­‐ prit fraternel de la prison, en organisant des célébrations eucharistiques, des chapelets, des partages de la Bible et en créant un espace café-­‐solidaire et une bibliothèque. Il était très aimé et très entouré. Le témoignage de Don Efraïm me fait comprendre que la vraie liberté est intérieure. Qu’il est triste de limiter la liberté à pouvoir se déplacer là où on veut, quand on veut, sans limites. Tout semble me faire dire que Don Efraïm a été un homme libre lorsqu’il était en captivité. Je suis de plus en plus frappée par ce contraste entre les gens du dehors, parfois enchaînés par les vices, asservis par la drogue, l’alcool ou la mara, et les gens du dedans, qui sont en détention, que je visite, qui souffrent, mais qui semblent parfois remplis d’une grande liberté intérieure. Un prêtre nous racontait qu’un jour, alors qu’il visitait des femmes en prison, il leur demanda : « Qu’est-­‐ce que le bonheur pour vous? » Tania répondit : « Le bonheur c’est être libre. C’est sortir de cette prison d’enfer. » Quelques mois après sa libération, Tania a été tuée par la mara. Elle n’aura pas connu longtemps la « liberté »… Nous pouvons prier pour tous ces prisonniers, et plus particulièrement pour ceux qui se sentent oubliés, délaissés, marginalisés, parfois même identifiés à leur peine. Et unis à la joie de la famille de Don Efraïm, je voudrais vous confier sa réadaptation à la vie familiale et sa recherche de travail.

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Solène dF. En mission au El Salvador