Les camps avec Alicia

Organisés par le Point-Cœur de Buenos Aires, ces camps sont un temps de grâces qui peut changer bien des choses, des regards, des personnes… Alicia par exemple ?!

Camps d’été à Buenos Aires pour les plus jeunes

Je vous parlerais un peu plus du camp des petites filles de sept à onze ans, qui m’a beaucoup marquée. Je ne vous cache pas que sa mise en place a été difficile, et semée d’embûches. Mais, finalement, nous avons reçu, pendant ces quelques jours, une pluie de grâces ! Nous avons accompagné un petit groupe de six filles : cela nous a permis de passer un temps privilégié avec elles. J’avais l’impression d’être en famille. Vous transmettre ces temps simples de jeux, de rires, de chants, ces petits échanges, ces moments d’affection, serait difficile. C’était, à la fois, très simple et, en même temps, un vrai moment de rencontre et d’amitié avec chacune de ces petites filles. Pour moi, la grande grâce de ce camp a été l’amitié avec Alicia.

Alicia Marie et Lola

Alicia est une petite fille qui vient tout juste d’avoir huit ans. Depuis très jeune, elle vient presque quotidiennement au Point-­Cœur, sa deuxième maison, pour ne pas dire son refuge. Elle vit dans des conditions très difficiles avec ses quatre frères et sœurs. Tout d’abord, une très humble maison : ils vivent tous avec ses parents dans une même salle, sans pièce à eau. Elle passe la majorité de son temps dans la rue. Je me demande souvent quand elle va à l’école, qui semble optionnelle. Sa maman a de graves problèmes d’alcool et de drogue. Victime de ses excès, elle rejette souvent violemment sa fille par des gestes et des paroles. Elle ne sait pas comment l’aimer. Et je m’interroge souvent sur les raisons de ce rejet souvent orienté vers Alicia. Son papa, quant à lui, semble impuissant et baisse les bras face à la situation. Ce qui me marque chez Alicia, depuis le début, c’est son regard absent, perdu, comme si elle fuyait la réalité. Son allure négligée, sa manière de se jeter au sol, comme si elle ne méritait pas mieux. Son rire forcé parfois, comme pour masquer un fond de tristesse. Alicia a une présence particulière, comme si cette blessure, déjà visible sur son visage d’enfant, la rendait plus sensible, et appelle tous ceux qui la rencontrent à l’affection. Son regard noir ne laisse pas indifférent. C’est une petite merveille, qui ne le sait pas encore et qu’on essaye, quotidiennement, de lui rappeler par notre manière de l’aimer : à travers le jeu, un temps de cuisine partagé, un chant, une histoire racontée… Je garde un souvenir d’elle qui m’a beaucoup marqué. Alors que j’étais dans la rue, je croise Elena sa maman, visiblement sous l’effet de la drogue, elle titube, le nez en sang. Alicia la suit. Son visage n’est même pas marqué par l’inquiétude, la tristesse. C’est pire : elle a l’habitude. Je les salue, Elena me confie aussitôt sa fille : « A vous, je vous fais confiance ! » Puis, elle s’en va. Je prends Alicia par la main, puis je la serre fort dans mes bras. En chemin nous jouons, nous rions. Comment arrive-­t-­elle à rire ? C’est la force de l’enfance. Et c’est sans doute qu’elle a appris à se protéger. Emmener Alicia en camp n’a pas été chose facile mais, à force de persévérance (merci à Sixtine, ma sœur de communauté qui a su déplacer des montagnes), Alicia est partie avec nous. Quelle joie ! Comment vous décrire Alicia au camp ? Elle était tout simplement transformée. Je ne l’ai jamais vue avec une telle paix, aussi centrée et en joie. Pas de grands événements, ni d’échanges particuliers, juste un temps privilégié dans la simplicité du quotidien, qui nous a permis de nous rencontrer. A peine rentrées du camp, alors que nous rangions tout le matériel, Alicia s’enthousiasme : « Et Marie, tu te rappelles quand on jouait au poisson dans la piscine ? Et tu te rappelles de la chasse au trésor ? Et tu te rappelles ….? » Alicia est si joyeuse. Dès que, dans notre rue, résonne par les baffles des voisins notre tube du camp, Vamos pa’ la playa, nous voyons Alicia apparaître à la fenêtre avec un regard complice, le sourire aux lèvres. Ces camps, au-­delà d’un temps de loisir et d’évasion de leur réalité, c’est un temps de construction, de liberté et, plus que tout, un lieu d’amitié, de rencontre. Un temps où ils peuvent redevenir enfant quand leur quotidien ne le leur permet pas toujours. Dans notre relation avec Alicia, il y a un avant et un après « camp », comme si elle avait eu l’assurance de notre amour pour elle. Elle ne vient plus voir « Points-­Cœur », mais « Sixtine, Madeleine et Marie » et ça change tout. Notre relation s’est nourrie de ces moments si simples du quotidien. Serais-­je objective si je vous disais qu’elle a changé depuis ? Ou serait-­ce mon regard sur elle qui a changé ?

 

 

 

 

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Marie GC. En mission à Buenos Aires