L’amitié s’ouvre dans un geste silencieux

Blanche est en mission au Point-Cœur de Navotas aux Philippines depuis trois mois. Elle nous partage en poésie ses premières impressions, l’une de ses premières rencontres.

Je suis ici depuis trois mois, je me souviens de l’arrivée à la fin de la journée à l’aéroport.
Le soleil rouge, l’air si différent.
Je me souviens du temps pour traverser Manille toute noire de fumée et grouillante de vie.
Ce n’est pas une belle ville, les fast-foods, les buildingset la crasse s’accumulent sans qu’il soit possible de comprendre comment s’organise cet agglutinement. Mais mon quartier est beau.
Je me souviens du premier jour où je l’ai traversée sac au dos.
Je me souviens du premier jour dans la « Demeure du cœur » (Tahanang puso = Points-Coeur, en tagalog).
La maison est dans une petite ruelle devant une petite échoppe où un couple de petits vieux regarde la télé en menant leur commerce.
Les gens passent dans la ruelle pour acheter des cigarettes au détail ; l’allumette craque et ils vont et viennent tour à tour.
Les enfants achètent des sucreries toute la journée, leurs mains secouent quatre pesos et ils sourient les dents toutes noires.
Les enfants s’accrochent à la grille de la maison, vont et viennent chez nous, piaillent nos prénoms ; ils fêtent l’existence dans une farandole ouverte, farandole de la rue.
Notre ruelle est jointe à une petite cour où pousse un arbre aux fleurs roses et blanches ; les gens font griller du poisson au gaz ; les enfants font pipi dans les trous du béton ; les rats sont gros comme des chats et les chats maigres comme des souris. Les chiens dispersés partout sont des ombres oubliées : ils secouent leurs chaînes et personne ne les regarde.
Ici les gens ont le sens de la débrouille. Rien n’est défini ; tout est débrouillé.
Les gens fonts des petits métiers patients : éplucher de l’ail pour vendre de l’ail pré-épluché dans des sachets plastiques. Le temps n’est pas à la même mesure ; la journée passe dans des petits gestes éparpillées mis ensemble pour vivre.
Chercher du carton dans la décharge, trier les bouteilles plastiques consignées.
Laver le linge, manger, aller là-bas, suspendre le linge, revenir, aller…
Le cœur des Philippins est patient et humble comme leur gestes quotidiens.
Dans l’impossibilité du langage où je suis, c’est les gestes d’un jour éparpillé qui sont le dialogue silencieux de la rencontre.

L’amitié s’ouvre dans un geste, comme avec Justin, petit garçon sauvage qui a ma préférence. Justin qui m’a suivie en silence de la rue à la maison d’une voisine où il attend avec moi, et qui attache ma sandale à mon pied quand je sors de la maison. Il prend la sandale de mes mains et il l’attache à mon pied. Par un seul geste, il gagne mon cœur et ma confiance. Quand je le vois dans la rue, je le salue avec crainte car j’ai peur de blesser sa vérité, je le laisse mener notre amitié, je ne veux rien lui demander.
Il est là soudainement et il m’accompagne un bout de chemin, on ne parle pas et il s’en va quand il s’en va.
L’autre fois, j’étais dehors pour acheter à manger, je voulais rentrer vite avant de tomber sur qui que ce soit, pas le courage d’être l’étrangère aujourd’hui.
Pas grand monde dehors, c’est l’heure la plus chaude. J’entends une dizaine de gosses qui crient mon nom, Justin est avec eux.
Tous des enfants que je vois toujours dans la rue, ils m’accompagnent et je leur ouvre la porte.
C’est la première fois qu’ils entrent dans la maison depuis que je suis là, ce ne sont pas les enfants qui ont l’habitude de venir.
La maison est bouleversée.
Chaque fois que quelqu’un qui n’a pas ou plus l’habitude de franchir la porte, entre dans la maison, j’ai le cœur en fête. J’aime ce bouleversement, j’ai envie d’écrire sur les murs :
AKO BAHAY, IKAW BAHAY – KAMI BAHAY, KAYO BAHAY. TAYO BAHAY !
Ma maison, ta maison – notre maison, votre maison. Notre vie !

 Facebooktwittergoogle_pluspinterestlinkedin

Blanche P. Volontaire en mission aux Philippines