Jusqu’au bout de la vie

Sixtine est en mission au Point-Cœur de Buenos Aires depuis déjà un an. Elle a accompagné une amie du quartier jusqu’au bout de sa vie, dans son cancer, son baptême, son mariage, sa mort…  

La communauté du Point-Cœur au chevet de Clara

Clara était toujours hospitalisée. Nous continuions nos allers et retours à l’hôpital pour lui rendre visite. Après avoir discuté avec le Père Edouard, notre responsable, elle a ressenti le désir et le besoin de recevoir le baptême, puis l’onction des malades pour lui apporter la force nécessaire pour affronter ce cancer.

Quelques jours avant Noël, son beau-frère arrive au Point-Cœur et m’annonce que l’état de Clara s’est énormément dégradé. Elle est en train d’agoniser. C’est la fin. Je ne pensais pas que cela irait si vite. Je pensais que les médecins allaient au moins essayer de lui donner un traitement pour ralentir le cancer s’ils ne pouvaient pas la soigner. Elle n’a même pas eu l’opportunité de se battre, de lutter ! Pas le temps de penser à tout ça. Je dois appeler Père Edouard pour qu’elle puisse au moins recevoir le baptême et l’onction des malades avant de mourir. Je prends le bus direction l’hôpital. Si elle meurt, je veux voir mon amie une dernière fois. Là-bas, je retrouve toute sa famille. Peu de temps après, Père Edouard arrive. Nous nous réunissons tous autour de Clara, son compagnon, plusieurs de ses enfants, ses sœurs, ses neveux et nièces et moi. Le moment tant attendu arrive. Clara reçoit le sacrement du baptême comme elle l’a désiré. C’est un moment extrêmement fort en émotions, mélange de joie et de tristesse. Clara est trop faible pour ouvrir les yeux ou pour parler, mais elle est là, présente. Une fois baptisée et, après avoir reçu l’onction des malades, Clara ouvre les yeux et appelle sa fille aînée. Elle veut lui demander pardon. Puis, elle demande à s’asseoir, à se changer, et veut papoter…

Le lendemain matin, nous retournons à l’hôpital avec Rosa, une autre de ses sœurs. Elle nous dit alors qu’elle sent que sa sœur ne va pas mourir. Elle ne peut pas l’expliquer mais c’est ce qu’elle ressent. De mon côté, je dois dire que je suis très sceptique et j’ai surtout peur que Rosa souffre encore plus quand elle sera face à la réalité. Quand nous arrivons à l’hôpital, la surprise est énorme, je reste sans voix. Clara est assise dans son fauteuil, sans masque à oxygène. Elle rit car une de ses nièces lui a fait croire que, en plus de recevoir le baptême la veille, Père Edouard l’avait mariée ! La sérénité et la paix que dégage Clara, ce jour-là, me laissent bouche-bée, je ne l’ai jamais vue ainsi. Elle est si reconnaissante du soutien, de la présence, de l’amitié, de l’amour que tous lui témoignent depuis qu’elle est malade. Chacun a droit à son petit mot doux quand il quitte sa chambre.

Les jours passent, chaque jour est une victoire et une chance de pouvoir profiter de la vie. Quelques jours après son baptême, Clara nous annonce fièrement qu’elle a reçu la Première Communion, étape très importante pour elle. Clara se sent changée, transformée. Elle nous dit qu’elle n’est plus la même et que la « nouvelle Clara » lui plaît beaucoup plus que « l’ancienne ». Elle se sent en paix, elle a rencontré Dieu, elle le sent et cela se note sur son visage. Elle a passé Noël à l’hôpital avec son compagnon, Valentin, et elle me confie que c’était merveilleux car ils ont ouvert leurs cœurs et ont parlé comme ils ne l’avaient pas fait depuis bien longtemps. Ils se sont redécouverts. A chaque fin de visite, Clara nous demande de prier ensemble et insiste pour que ses enfants, neveux et nièces aillent à la messe de Noël dite dans la chapelle de l’hôpital. Clara reparle de la blague de sa nièce sur son pseudo mariage mais, plus les jours passent, plus l’idée de se marier sérieusement avec Valentin occupe son esprit.

Clara le jour de son mariage

Et puis, un jour elle nous dit que si, elle veut se marier et Valentin, le sourire jusqu’aux oreilles, aussi. Waouh ! Depuis son baptême Clara est rayonnante, elle a une force incroyable et un regard nouveau sur la vie et sur les personnes qui l’entourent. Il est maintenant temps d’organiser ce mariage ! Le samedi 12 janvier, nous revêtons nos belles petites robes. Ce n’est pas vers une église que nous nous dirigeons mais à l’hôpital. Quand nous arrivons dans sa chambre, Clara est en train de se préparer. Elle a revêtu une belle robe, ses filles l’ont coiffée, lui ont fait les ongles et la future mariée est aussi stressée qu’une jeune fille de vingt-cinq ans, se préparant à dire « oui » à l’homme de sa vie, avec qui elle va fonder une famille. Nous descendons tous à la chapelle de l’hôpital où le prêtre est en train de dire la messe. A la fin, ce dernier appelle les futurs époux. Valentin est déjà là, il attend impatiemment. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent. Clara, radieuse, apparaît dans sa chaise roulante, accompagnée par ses trois sœurs et rejoint l’entrée de la chapelle. Il est 17 heures, ce samedi, quand Valentin et Clara remontent ensemble l’allée centrale jusqu’à l’autel sous les applaudissements et le regard émerveillé de leur famille et des fidèles toujours présents. L’émotion se fait sentir et gagne, petit à petit, tous les visages. La cérémonie du mariage commence. « Clara, voulez-vous prendre pour époux, Valentin, ici présent pour l’aimer et le chérir toute votre vie jusqu’à ce que la mort vous sépare ? ».Le prêtre a à peine le temps de terminer que le « sí » de Clara se fait entendre. Il sortait du cœur ! Au tour de Valentin d’accepter Clara comme épouse. Certains yeux deviennent brillants et des larmes coulent sur plusieurs visages. Les voilà unis devant Dieu. Leurs yeux pétillent, on sent l’amour qui les unit. Au début, ils ne voyaient pas l’intérêt de se marier, puis l’idée a fait son chemin dans leur tête et leur cœur et on se rend bien compte, ce jour-là, à quel point ce mariage est une grande preuve d’amour, un nouveau départ pour leur couple et une confiance en Dieu. La « réception » se déroulera ensuite sur le palier du quatrième étage de l’hôpital, où tout le monde avait apporté quelque chose à partager pour le repas. Les nouveaux époux se prêtent au jeu des photos puis, Clara retourne dans sa chambre car toutes ces émotions l’ont épuisée.

Quelques jours après, ils se marieront civilement. L’état de Clara se dégradera à nouveau, une fois le représentant de l’Etat parti. Je retournerai la voir le samedi, une semaine après son mariage religieux. Clara sera extrêmement fatiguée, elle m’écoutera même si elle n’aura pas la force d’ouvrir les yeux. Valentin me dira qu’il est à bout, qu’il ne supporte plus de la voir souffrir, que tout est accompli, que Clara a eu une belle vie et qu’il prie maintenant le Seigneur pour qu’il la ramène à lui. Je rentrerai à la maison et, quelques heures après, une de ses sœurs m’appellera pour m’annoncer le décès de Clara. Nous sommes le 19 janvier 2019. Je ne pensais pas être aussi triste suite au décès d’une personne du quartier, mais Clara n’était pas n’importe quelle personne, c’était mon amie. Durant sa maladie, nous avons tissé des liens très forts et très profonds et, grâce à elle, j’ai compris le sens de ma mission, de ma présence ici. Je suis extrêmement reconnaissante de cette amitié et de tout ce qu’elle m’a appris. Clara est un témoignage de foi incroyable : en un mois, elle a fait sa rencontre avec Dieu et a reçu tous les sacrements ! Elle avait une foi impressionnante et une profonde confiance en Dieu. Elle a eu la force de tenir jusqu’à son mariage, s’unir à l’homme de sa vie pour lui prouver son amour, lui demander pardon. Montrer à ses enfants que la vie vaut la peine d’être vécue à fond et l’importance de faire confiance à Dieu. Grâce à l’exemple qu’elle a donné, Rosa veut se baptiser ainsi que sa fille aînée.

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Sixtine de B. Volontaire en mission en Argentine