Il faut continuer à vivre…

A Buenos Aires, quand la mort surprend une famille : être présent au cœur de cette souffrance…

Le Point-Cœur de Buenos Aires

J’ai accompagné une femme qui est, un jour, venue me voir pour me dire que son époux, son jeune époux (à peine la cinquantaine), venait de recevoir le diagnostic d’un cancer du foie, et que les médecins ne lui donnaient que six mois de vie et répétaient : « On ne le sauvera pas ». Avec deux enfants à charge, à qui il a fallu annoncer la nouvelle, à qui venir se confier ? C’est vers Points-­Cœur qu’elle est venue, pour nous donner régulièrement des nouvelles de son époux, et tout simplement rechercher une aide ou tout simplement pleurer. Un jour, deux mois après notre première rencontre, je reçois la nouvelle : « Mon époux est à l’hôpital, il a eu mal au ventre hier et il est hospitalisé ». Je demande si je peux aller le voir. « Oui, mais demain, car là il est sous sédatif. » Lorsque je me prépare à partir, je reçois ce Whats-­App : « Il vient de décéder subitement. Tu viens quand-­‐même ? » Je ne peux que partir, et là c’est la rencontre dans le hall de l’hôpital, il y a aussi les deux enfants. Le plus grand drame, la perte d’un père et d’un époux, et Dieu nous a mis justement là pour qu’ils ne le vivent pas tout seuls. Que reste-­t-­il à faire sinon rester ensemble, aller un moment à la chapelle de l’hôpital et, là, confier à Dieu cet homme qui est parti trop tôt ? Je repense au film « Jeux Interdits » avec le prêtre qui enseigne à la petite Brigitte Fossey la phrase à dire lorsqu’elle annonce la perte de ses parents : « Que le Bon Dieu les reçoive dans son paradis ». Nous ne pouvons que balbutier cela. Impossible d’oublier cet instant où nous nous sommes quittés, eux partant à droite et moi à gauche après un « Allez les enfants, il faut rentrer à la maison maintenant ». Ils étaient venus quatre à l’hôpital et ils repartent à trois. L’un reste sans vie désormais, ils ne le reverront plus. Je les vois s’éloigner et ne peut m’empêcher d’être admiratif devant tant de courage au milieu de l’épreuve. Ils repartent lentement dans la rue. Les gens qui les croisent se doutent-­ils de ce qui vient de leur arriver ?

La vie continue, il faut continuer à vivre, chercher les clés de la voiture, mettre la ceinture, enlever le frein à main, conduire, penser au dîner, à l’école et puis il y a toutes les démarches administratives, les funérailles qui viennent et qui sans cesse vont rappeler ce qui vient de se passer, la perte, l’absence. Il y aura cette répétition incessante de l’annonce que celui que tu aimes n’est plus là. Comment vivre tout cela ? Il y a cette phrase de Paul qui veut consoler les Thessaloniciens : « Ne pleurez pas comme ceux qui n’ont pas d’espérance » (1 Tess 4,13). Il n’a pas seulement dit : « Ne pleurez pas », il faut ajouter : « comme ceux qui n’ont pas d’espérance ». C’est cette espérance de la résurrection qui prend tout son sens lors de moments pareils. Toutes les fibres de notre être se rebellent et crient : « Non, cela ne peut pas être la fin ». Et le Christ, ému aux larmes devant la mort de Lazare, voyant la détresse de ses deux sœurs, a eu ces belles paroles : « Je suis la résurrection et la vie. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra » (Jean 11,25). Déjà, lors de la messe d’enterrement, je vois combien la grâce de Dieu est forte pour ceux qui s’appuient sur lui. La douleur est immense mais la grâce semble plus immense encore. Je suis témoin de cette réalité qui m’avait tant marquée lorsque je visitais les hôpitaux à Paris comme à Paraná : c’est ceux qui sont les moins concernés directement par le drame qui semblent avoir le plus de difficulté à vivre cette réalité d’un décès prématuré. Alors que les premiers affectés, les plus affectés jusqu’au moindre recoin de leur être, la famille proche, vivent cela non sans douleur, mais avec une certaine force et beaucoup de dignité. C’est pour moi le signe, qu’au cœur de la souffrance, le Christ est plus jamais présent et qu’il a sanctifié cet état par sa passion. La croix du Christ, qui nous paraît si lointaine lorsque notre vie va bien et que les choses avancent comme nous le voulons, prend tout son sens de consolation lorsque l’absurde nous rejoint.

 

 

 Facebooktwittergoogle_pluspinterestlinkedin

Armando En mission en Argentine