« Ce temps que nous donnons pourrait paraître parfois inutile… »

Au Point-Cœur de la Ensenada à Lima, les permanences, ces moments d’accueil des enfants sont des défis d’attention, de tendresse et d’éducation. Thibaut nous présente quelques visages de ces grands moments.

Vue du quartier de la EnsenadaLa fragilité des enfants ne cesse de me frapper depuis mon arrivée. Chaque après-­midi, nous ouvrons le Point-Cœur pour deux heures et demi environ. Ce temps de permanence est dédié aux enfants qui, souvent, se retrouvent seuls l’après-­midi, les parents étant au travail. Aucun de nous n’a de formation d’animateur pour parvenir à gérer, au moins un peu, le bazar que peut provoquer l’arrivée de dix enfants ou plus, un peu turbulents, dans le Point-­Cœur mais, au fond, ce n’est pas là l’important. L’important, Paz me l’a rappelé l’autre jour. Paz signifie « paix », un nom bien mal choisi si vous voulez mon avis, tant elle est une pile électrique. Ce qui m’interpelait depuis que je l’ai rencontrée c’est que Paz restait toujours plus fermée que les autres enfants. Peut-­être était-­ce là son caractère et puis voilà tout. Parfois un bonjour, éventuellement quelques jeux ensemble mais toujours une distance. Et puis un jour, alors que la permanence était pleine, alors que je tentais aussi bien que mal de donner un peu d´attention à chaque enfant, Paz s´approche de moi et me tire par le bras. Elle voulait absolument faire quelque chose avec moi mais je persistais à refuser devant le nombre d’enfants qui réclamaient aussi mon attention. Alors le visage de Paz s’est encore plus fermé que d’habitude mais il n’y avait aucune colère, seulement une grande tristesse. J’abandonne alors les autres enfants et je me dirige vers elle pour la prendre dans mes bras et tenter de la faire revenir avec les autres. Sans un mot, elle s’agrippe à moi et reste blottie. Combien de temps ? Je ne sais pas trop mais ce fut long et je n’ai pas cherché à l’écourter. Derrière cette fille fière, à la carapace déjà un peu dure, il y a toujours cette enfant qui demande à être aimée. Finalement, c’est pour un instant comme celui-­là que je vis mes permanences, plus que pour la satisfaction d’avoir été le meneur d’un après-­midi plein d’activités toutes bien menées, tenter davantage, à chaque instant, de rester à leur écoute, de leur donner la première place quelques heures, de les aimer. Et ils en demandent tant ! C’est drôle de les voir signifier leur demande de présence, chacun à leur manière. Certains par les pleurs, d’autres qui se cachent à moitié au cours d’une partie de cache-­ache, désirant davantage être trouvés que de gagner. Une fois, Joël s’est assis près de moi au début de la permanence. Il a six ans mais son corps a un problème de croissance et semble être resté aux deux ans. Il sort un petit livre rempli d’images. Il m’en montre une avec insistance, je regarde l’image et je lui souris. Il transpire de bonheur. Alors il tourne les pages pour en trouver une autre. Il en trouve une et me la montre avec la même insistance. Une fois encore je lui souris. Toujours aussi heureux, il cherche une autre image. Et cela a duré quelques temps ! Ah ! À la fin, je ne regardais même plus les images, mais lui directement et je le voyais, ce petit homme, tout heureux de l’attention qu’il recevait. Parfois, les aimer signifie aussi hausser le ton lorsque le tout se transforme en « bronx », ce merveilleux risque de l’éducation ! Ce temps que nous donnons pourrait paraître parfois inutile, une perte totale de temps mais je suis intimement convaincu du contraire, que chaque petite empreinte de tendresse qui sera laissée sur eux sera un cadeau pour leur vie, tout comme elle l’est pour la mienne.

 

 Facebooktwittergoogle_pluspinterestlinkedin

Thibaud S. En mission au Pérou