Au fishport de Manille, visite chez Mary-May

Alors que Ségolène vient de rentrer de sa mission à Manille, elle nous présente cette grande famille du fishport, lieu de visite régulière, et famille unie à toute épreuve.

Mary-May et Ségolène

Amassement de poubelles sur un fond marin. Des bateaux amarrés sur une mer de déchets, débordant bien trop souvent du petit mur construit pour séparer la mer de la terre. Des rats par milliers se léchant les babines en finissant les quelques grains de riz tombés d’une assiette partagée à quatre, cinq ou six, ou plus, des cafards indiscrets, parfois quelques pleurs d’enfants mais toujours des sourires. Quelques bouts de bois empilés sur lesquels s’arrangent tant bien que mal cartons, bâches et taules. Nous arrivons chez Ate Natividad et Kuya Renato et leurs enfants, Renato, Junior, Mary-­May, Eulolalio… Ici, quoi qu’il leur arrive, nous sommes toujours accueillis par un sourire.
Amis fidèles du Point-­Cœur depuis de longues années, il m’était bien difficile de cacher ma joie en me rendant chez eux. Je n’en ai jamais parlé plus tôt dans mes lettres, papier indigne ou mots trop légers, j’ai toujours tout effacé. Une fois n’est pas coutume, je réessaye. Tandis que Kuya Renato met la pâtée à toute personne osant s’aventurer à une partie d’échecs contre lui, et que, quelques vaillants missionnaires s’acharnent à prendre leur revanche chaque semaine, Ate Natividad et Mary-­May, leur fille de dix-­huit ans, nous racontent leur quotidien actuel. Parfois calme, souvent très mouvementé. En ce moment, beaucoup trop mouvementé. Sur leurs visages souriants et riants, se trouvent souvent des yeux fatigués ou tristes. Famille unie à toute épreuve, leur courage m’a très souvent énormément touchée, témoignage de force à transmettre à beaucoup d’autres amis. Alors que Kuya Renato se bat tant bien que mal contre sa tuberculose galopante, lui rendant ses déplacements très compliqués, Mary-­May attend son deuxième enfant et Ate Natividad, avec sa santé fluctuante, se retrouve bien souvent très faible et douloureuse. Enfants emprisonnés les uns après les autres, sans raison évidente, ou du moins sans papier d’arrestation, libérés, pour certains, quelques mois plus tard, pour d’autres non. Trop peu de moyens pour leur rendre visite, entrée malheureusement trop souvent refusée. Encore une fois, les petits se font écraser. Pourtant, ils ont été de tellement grands maîtres pour moi. Les mots sont bien difficiles à trouver et je voudrais vous parler de deux visites qui m’ont vraiment particulièrement touchée.
La première était au mois de février. J’avais emmené papa et maman. Papa tentait sa chance aux échecs. Et on discutait, maman, Ate Natividad et moi. Elle nous racontait, assise sur son seau, sa famille, ses joies et ses problèmes, ses heures passées à chercher quelque chose à Kuya Renato, joueur d’échecs revendre dans les poubelles, le dos courbé, le corps douloureux, les bras plein de cambouis, les yeux transparents de fatigue. Elle était comme envahie de fatigue et de pauvreté. Mais, soudain, un sourire éclaira son visage, le rendant plus radieux que jamais et elle dit avec une voix très calme : « J’ai de la chance d’avoir une famille unie et, de toute façon, on n’emportera pas nos richesses au paradis. » Bim dans le mille ! Elle était tellement belle et rayonnante d’espérance. Il y avait en elle, beaucoup plus qu’Ate Natividad que j’avais devant les yeux. J’ai pu découvrir cette force qui les habitait un autre jour. Après avoir traversé avec peine l’inondation noire, pleine de déchets, reste de la tempête de la veille, nous trouvons Kuya Renato seul chez lui. Il nous accueille, comme à l’accoutumée, avec son grand sourire et son jeu d’échec. Il nous dit aussi que les autres vont revenir. En effet, quelques minutes plus tard, arrive le reste de la famille, l’eau jusqu’à la taille, tirant d’énoooormes sacs poubelle, remplis de tous les déchets qu’ils avaient pu trouver, déposés par les vagues en masse. Mary-­May, enceinte de huit mois, son fils, Florentz, sur un bout de polystyrène pour ne pas couler, Ate Natividad les bras lourds de fatigue tirant un sac poubelle encore plus lourd et Ruby, leur petite-­fille de douze ans. Un sourire inévitable en nous voyant de loin. Les voilà qui nous racontent leurs longues heures à marcher dans l’eau, et celles qui leur restent à trier tous ces sacs, faire sécher les cartons pour gagner quelques pesos qui permettront d’aller visiter leurs fils et frères en prison. La fatigue est évidente mais Ruby part chercher de l’eau pour qu’ils se douchent, Mary-­May commence à laver son linge et Ate Natividad nous tient compagnie, souriante. J’étais incroyablement touchée par leur courage et leur sens de l’amitié. Il n’avait probablement qu’une envie, c’était d’aller se coucher, mais nous étions là, alors ils sont restés, le plus simplement du monde.
Depuis que je suis rentrée, un deuxième enfant, Renato Junior, est sorti de prison, Mary-­May a eu son deuxième bébé qui s’appelle Renlex et la famille a déménagé en province, laissant Kuya Renato et Renato junior au fishport.

 

 

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Ségolène M. En mission à Manille