Pérou : au chevet des mourants

Categories: Pérou

Bertille est en mission au Point-Cœur de Barrios Altos au Pérou. Comme dans beaucoup de Points-Cœur, l’accompagnement de nos amis malades ou agonisants fait partie intégrante de notre mission de présence et de compassion. 

Bertille en mission au Pérou

Il y a quelque chose d’ennuyeux chez l’homme, c’est qu’il a tendance à mourir. Même en mission, alors que nous nous tuons à expliquer aux amis que nous ne voulons que vivre avec eux, ils s’obstinent à mourir. Cependant, pour moi, ces morts ont été des moments importants, très précieux.

La première fois que je suis allée visiter Señora Flora, elle était à l’hôpital en soins intensifs. Un seul visiteur étant autorisé, on m’a parachutée devant son lit avec mon espagnol encore balbutiant et ne sachant absolument rien d’elle. Elle était agonisante, s’étouffant toutes les trois minutes et ne survivait que grâce à un système de tubes. Je n’avais jamais vu une telle concentration de tuyaux différents dans une bouche, un nez et des bras. Toute tendue de douleur et incapable de la moindre parole (ils sont vraiment gros, cestuyaux !), elle m’a vue arriver, me présenter, s’est mise à pleurer de joie en entendant « Puntos Corazón ».Elle a même réussi à sourire. Elle écoutait ce que j’allais dire avec attention.

C’est là qu’est venu le deuxième choc : je ne savais pas ce que j’allais bien pouvoir lui dire. Ne sachant rien d’elle, je ne pouvais pas lui parler de sa famille ou lui poser des questions et je me suis rendue compte que ça n’aurait aucun sens de lui parler de moi : raconter ma petite vie d’étudiante parisienne en goguette à une mourante, quelle inanité ! Soudain, je me suis rappelée que, quelques mois avant, j’étais fière d’être capable de discourir sur tout et n’importe quoi devant un amphithéâtre de trois-cents étudiants avec, pour seul objectif, de convaincre et faire rire. Face à la mort, on se rend soudainement compte de la vanité de toutes ces choses. Il n’y a plus de temps que pour l’essentiel. Alors, j’ai prié (elle redoublait de pleurs), je lui ai chanté les prières de mon enfance et, dans la salle remplie de mourants, j’ai entendu le silence se faire, les voix douces des proches qui disaient : « Tu entends le chant ? »Je l’ai embrassée, une croix sur le front comme le faisait mon papa tous les soirs avant de dormir et je suis sortie. Elle est morte dix jours après.

La mission avançait, je me sentais toujours plus proche des amis, mais encore au charbon avec la plupart. Puis quand la Mamá Jesúsest morte, je me suis rendue compte que certains étaient devenus l’essentiel dans ma vie, que les jours de repos, le travail à faire, les nuits blanches, ne comptaient plus quand eux, avaient besoin d’aide. María Jesús, la mère de ma petite maman du Pérou, est tombée dans le coma : cancer généralisé, eau dans les poumons, le cœur ne battait plus seul. Toute la famille est donc partie en urgence à Ica (sud du Pérou) pour lui dire au revoir et nous sommes tous partis avec eux sans une hésitation. Elle est morte dans la nuit suivante et nous sommes restés pour tout le velorio(à la corse, avec le corps dans le salon pendant deux ou trois jours pour que chacun puisse lui dire au revoir, pour que la famille se retrouve…), l’enterrement et l’après-enterrement.

Ressortait le sens de notre mission au moment où je ne me sentais pas en mission mais seulement auprès de ma famille qui n’allait pas bien. Nous ne pouvions rien faire mais il était complètement évident qu’il fallait que nous fussions présents pour pleurer avec eux, se remémorer la Mamá Jesús avec eux, cuisiner pour tout le monde ou rester assis abattus et pensifs avec eux. Le coup était dur pour Julia et ses trois enfants. Ils étaient très soulagés de savoir que nous étions là, même pour leur changer les idées le jour suivant, en allant faire du surf de sable quand tout le monde était parti et que, seule, restait l’absence de la grand-mère.

Bertille D.

 

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Author: admin