Médecin en mission à l’hôpital

Categories: Allemagne

Sophie est en mission au Point-Cœur de Berlin, elle travaille comme médecin à l’hôpital dans un service de pédiatrie :

Ce soir-là, lorsque j’arrive à l’hôpital pour la garde de nuit, mon collègue m’annonce qu’il m’attend dans le service de néonatalogie pour la transmission. « J’ai un enfant à te montrer. » Dans la couveuse qui trône, seule au milieu de la chambre vide, il y a un petit nouveau-né bien malade « qui est là pour mourir ». L’enfant est né prématurément. On a diagnostiqué tour à tour chez lui différentes malformations très graves. Il a une sœur jumelle, hospitalisée dans le même service, mais uniquement en raison de sa prématurité. La famille est musulmane, d’origine syrienne. Mon collègue m’explique que les parents, informés le jour même du pronostic défavorable de leur fils, ont déclaré que, le sachant condamné, « ils le remettaient dans les mains d’Allah selon ce que prescrit la religion musulmane et ne voulaient plus s’en occuper ni en entendre parler ». Je regarde l’enfant, encore bien vivant et réveillé, derrière les parois transparentes de la couveuse. Mon cœur se serre. L’enfant va mourir, nous ne pouvons rien y changer. La médecine a ses limites. C’est ainsi. Mais comment est-il possible d’abandonner ainsi son enfant ? Comment est-ce possible? Je ne peux me faire à cette idée. Et dans mon cœur, je désire ô combien que cet enfant soit baptisé…

Il me semble que ce dont il a le plus besoin, c’est d’une présence. Mais de quelle façon ? Face à ce tout-petit, je me sens bien maladroite. De quoi a-t-il besoin réellement ? Au cours des jours qui suivent cette première nuit, nous avons de longues discussions avec les infirmières, ainsi qu’avec mon chef de clinique. L’enfant a besoin qu’on lui parle, qu’on le touche. Et à l’approche de la mort, dans le cas où les parents restent sur leur position, l’un d’entre nous prendra le petit dans ses bras pour l’accompagner jusqu’au bout…

Les jours passent. Notre petit patient semble se stabiliser. La mort se fait attendre. Nous voyons chaque jour la maman dans notre service. Pour atteindre la chambre de sa fille, la petite sœur jumelle, elle est obligée de passer devant la chambre de son fils. Au fil des jours, nous la voyons s’approcher parfois de la couveuse. Et y pleurer amèrement. Suite à ces visites, le petit est agité. Les infirmières s’affolent. Il me semble pourtant que c’est bon qu’il y ait un contact. Que l’enfant sache qu’il est aimé, qu’il sera pleuré…

Au bout d’une ou deux semaines, un nouvel entretien avec traducteur est organisé pour discuter de diverses questions avec la maman. Au cours de la discussion, elle pleure bruyamment, puis invoque Allah, puis pleure à nouveau. Finalement, le médecin chef lui demande si elle souhaite qu’on rassemble ses deux enfants dans la même chambre. Un frisson me parcourt le dos. « Quelle folie de poser une telle question ! » Contre toute attente, le visage de la mère s’éclaire tout-à-coup: « Oui, je veux que nous rassemblions mes deux enfants. Et, s’il-vous-plaît, je n’en peux plus de dormir seule dans ma chambre d’hôpital : serait-ce possible que vous installiez un lit pour moi dans leur chambre ? Je veux être auprès de mes enfants ! » Cette réponse m’arrache presque des larmes de joie. Que c’est beau de voir cette femme si humaine, capable peu à peu d’écouter davantage les désirs de son cœur de mère et de prendre de libres décisions…

Sophie 

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Author: admin