Au Fishport de Manille

Categories: Philippines

Les volontaires du Point-Cœur de Manille se rendent toutes les semaines au Fishport, à la rencontre des enfants des rues qui vivent et travaillent dans ce port de poissons. Ségolène raconte une après-midi dans ce port de pêche, parmi ces enfants : 

Plusieurs fois par semaine, nous nous rendons dans cet immense complexe à l’odeur masangsang (de poisson pourri), où pullulent camions, poubelles, décharges, drogue et alcool et où travaillent, de jour comme de nuit, hommes, femmes mais aussi enfants (surtout pendant les grandes vacances) et lolos-lolas. Le portrait n’est pas très attirant me direz-vous… Mais c’est dans cet endroit redouté et minutieusement évité des habitants de Manille que nous pouvons retrouver nos amis de Market 3, autour d’un livre ou d’un coloriage, les enfants de Market 2 pour jouer au foot ou au Memory, et nos grands amis : la famille de Kuya Alex, la famille de Kuya Renato et Ate Natividad et, parfois, la famille d’Ate Suzana.

Le fishport… Combien de sourires illuminent ses rues ? Combien de rires animent ses journées ? Combien d’étoiles brillent dans les yeux de ces enfants par milliers ? Quand nos pas suivent les routes du fishport, nous avançons au cœur de la simplicité. La simplicité de l’amitié, de l’accueil, du partage, du don, du cœur, de l’enfant qui joue avec un élastique pendant des jours et des jours, de la femme qui tient sa porte grande ouverte pour nous accueillir, de la famille qui nous invite à partager un repas d’anniversaire. On est là au cœur du paradoxe : là où la simplicité d’esprit et la pauvreté ternissent de nombreuses vies et enfances par la drogue et la violence, la richesse et la simplicité des cœurs rayonnent de lumière.

Je pourrais vous parler de beaucoup de choses ici. Il faut choisir une merveille parmi les autres et je vais vous raconter cet après-midi chez Ate Suzana. Cette famille vit sur un radeau au milieu du port. Les cinq plus grands enfants ne vivent plus avec eux et sur leur petit radeau bien agité, bébé Arnel (six ans), bébé Lorenz (huit ans), Nelsan (neuf ans) et leurs cousins et neveux font vivre aux six à sept chiens, ce que l’on peut appeler un enfer. A l’écart de la terre pour être protégés du milieu de la rue, ces enfants vivent dans un autre monde. Ici, c’est la loi de la jungle, les règles de bonnes conduites n’existent pas. L’amour est maître mais la bagarre est reine.

Nous y sommes allés pour l’anniversaire de bébé Arnel. Quelle ne fut pas la joie des enfants (et la nôtre) quand ils ont vu notre petite barque apparaître au bout du port. Ils nous attendent trépignants. En l’espace de dix secondes nous sommes repeints comme des guerriers avec le gâteau offert par le plus grand frère. Arnel tout excité par la bougie qu’on lui apporte, la rallume dix fois pour pouvoir la souffler de nouveau, sous l’œil inquiet d’Ate Suzana qui voit déjà son bateau se transformer en brasier. Le petit gâteau qu’on apporte tient le rôle de couvre-chef pour Ate Dominika en moins de trois secondes. Quelques pancit (pâtes cuisinées pour les repas de fête) lancées en pleine figure et les enfants se jettent dans la mer noirâtre pour la baignade quotidienne. Malgré leur réticence bruyante, les chiens y passent aussi et à plusieurs reprises. J’en ai même éprouvé de la compassion pour eux et je me suis retrouvée à en sauver un ou deux de la noyade.

Quel accueil… D’habitude je suis toujours un peu surprise quand je croise ces enfants dans la rue, courant tout nus, noirs de crasse, pour se jeter dans nos bras, mais cette fois-ci, pour la première fois que je me rendais dans leur monde, je crois que ce n’était même plus du domaine de la surprise, c’était autre chose. Être là à les voir se battre, mordre les chiens, jeter la nourriture, jouer dans la mer à se couler, se taquiner… un mélange d’atterrement de les voir si sauvages et « violemment aimants », d’émerveillement de les voir si beaux, de joie de les voir si émerveillés.

Bébé Lorenz rejoint l’équipe de foot du Point-Cœur

Au milieu de tout ce tourbillon d’énergie, je crois que je ne pourrais jamais oublier cet instant de grâce, ce regard de bébé Arnel qui vient se blottir dans mes bras pour se réchauffer après la baignade. Comme un glaçon au soleil, mon cœur a fondu en un instant. Voir ce petit sauvage, presque animal, redevenir un tout petit garçon, demandant tant d’affection, se faisant tout petit, tout calme, tout fragile. Voir ses yeux brillants de joie, ses petits bras tout maigres serrer les miens si fort, voir toute cette énergie disparaître pour ne laisser place plus qu’à l’amour. Pendant un instant, je me suis retrouvée comme en suspens, en l’air, ailleurs. C’est d’ailleurs difficile d’y mettre des mots, c’est comme si mon cœur avait pris tellement de place à cet instant-là que mon corps avait disparu. Découvrir le cœur d’enfant que cache cette carapace hyperactive.

Ségolène M.

 Facebooktwittergoogle_pluspinterestlinkedin

Author: admin